Bienvenue dans Back to the 20th Century ! Retrouvez toutes les semaines, l’histoire d’un film sorti au 20ème siècle, il y a 30 ans, 40 ans, 50 ans, etc.

Il y a 30 ans, lors de la quatrième semaine de mai 1996, sort Le Huitième Jour de Jaco Van Dormael, l’un des rares films qui abordent positivement le Syndrome de Down.
Mais avant d’arriver à tourner un film où ce syndrome est au premier plan, Jaco Van Dormael connaissait déjà ce milieu et c’est d’ailleurs en découvrant une pièce de théâtre avec des personnes atteintes du syndrome de Down qu’il repère un certain Pascal Duquenne qui est un peu la star du Créahm (Création et Handicap Mental), un laboratoire d’expérimentation artistique qui propose des ateliers d’arts plastiques et d’arts vivants à des personnes en situation de handicap mental.

Quand il réalise son premier film en 1991, Toto le héros, il pense directement à lui pour un rôle. Le film est un énorme succès critique et public qui reçoit le César du meilleur film étranger et la Caméra d’or à Cannes. Mais Jaco Van Dormael est un touche-à-tout et prend son temps pour enchaîner. Il participe par la suite à l’œuvre collective Lumière et Compagnie qui invite des réalisateurs venus de tous horizons à réaliser des courts-métrages de maximum 52 secondes. Son sujet est tout trouvé : Pascal Duquenne.

C’est en observant les répétitions de Duquenne et des autres comédiens atteints du syndrome de Down que Jaco Van Dormael a un déclic et imagine un film qui opposerait le monde normatif au monde spontané des personnes ayant ce syndrome. Mais pas question de réitérer le système scénaristique de Toto le héros qui était totalement déstructuré (pas de chronologie, passages incessants entre le subjectif et l’objectif, conjugaison permanente du vrai et du faux, etc.). Il envisage “un film plus linéaire où l’aspect extraordinaire viendrait surtout des personnages eux-mêmes”. Au départ, le but est surtout de centrer le film sur le personnage de Georges que va interpréter Pascal Duquenne mais le réalisateur se rend compte que cela ne suffit pas, qu’il doit trouver une autre idée pour amener le spectateur à ressentir la beauté de ce personnage. Il doit lui trouver un vis-à-vis.

Mais avant de trouver le reste de son casting, Van Dormael doit déjà convaincre que Pascal Duquenne peut jouer dans le film, qu’il ne doit pas mettre une star à cette place, à l’instar de Rain Man ou Forrest Gump. Le réalisateur est soutenu totalement par son producteur Philippe Godeau qui est convaincu que donner le rôle de Georges à quelqu’un d’autre n’est pas cohérent avec le propos du film. Invité à une représentation théâtrale où joue Duquenne, le producteur est convaincu qu’ils font le bon choix, qu’ils ont un véritable acteur pour le film. Il ne reste plus qu’à trouver une vedette pour être son partenaire de jeu mais surtout un acteur prêt à réagir à l’inattendu que va provoquer cette rencontre.

Le choix se porte alors sur Daniel Auteuil qui avait été déjà approché pour jouer dans Toto le héros mais qui avait été empêché à cause de soucis d’agenda. Après avoir vu le film, Auteuil avait appelé le réalisateur pour lui dire qu’il ferait avec joie son prochain film quel qu’il soit. Le scénario lui plaît et Le Huitième Jour est l’opportunité parfaite pour qu’ils travaillent enfin ensemble. Mais il faut aussi que le courant passe entre les deux comédiens.

Du côté de Daniel Auteuil, c’est aussi en voyant Pascal Duquenne au théâtre qu’il est convaincu du talent de son partenaire. Mais c’est lors du tournage que les deux hommes se rencontrent vraiment et l’alchimie est parfaite. Tout ayant commencé, si on en croit une interview des deux comédiens en 2016, de Thierry Ardisson dans Salut les terriens, grâce à une bataille de boules de neiges mémorable dans la maison de Daniel Auteuil ! Si l’histoire et le parti pris onirique du film font beaucoup, c’est surtout le buddy movie entre ces deux personnages et la partition jouée par ces deux acteurs qui rendent le film si unique. Le plus beau symbole de cette alchimie sera offert par le Festival de Cannes où le film est en compétition : le prix d’interprétation est décerné, pour la première fois de l’histoire du festival, à égalité aux deux hommes.

Pix : Pascal Duquenne , dressed by Maison Degand
Credit : Olivier Polet / Isopix
Après cet événement, la carrière du film est lancée, le film est un énorme succès et permet au Syndrome de Down de ne plus être invisibilisé. Mais la magie s’estompe trop vite et la porte légèrement ouverte se referme trop vite. Pascal Duquenne, malgré une apparition dans un épisode du Commissaire Moulin un autre film sur le syndrome de Down (The Room de Giles Daoust) ou des petits rôles dans les deux films suivants de Van Dormael et dans Henri de Yolande Moreau ; ne démarrera pas de grande carrière au cinéma. Mais il continue toujours, actuellement, sa carrière au théâtre et ses découvertes artistiques, en particulier la gravure.

Malgré tout, derrière les strass et les paillettes, Jaco Van Dormael et Daniel Auteuil n’oublient pas l’expérience qu’ils ont vécue. Quand des parents de jeunes adultes atteints du syndrome de Down (dont ceux de Pascal Duquenne et Michèle Maes, qui jouent dans le film) décident de créer une ASBL appelée Le 8ème jour, Jaco Van Dormael en devient le président d’honneur et Daniel Auteuil, le parrain.

Mais l’invisibilisation ne s’arrête pas là. Depuis la sortie du film, les techniques de dépistage prénatal de ce syndrome ont considérablement évolué et les interruptions médicales de grossesse sont devenues majoritaires, stigmatisant encore plus les personnes concernées et ceux qui naîtront malgré cette possibilité. Des controverses éthiques liées à une nouvelle forme d’eugénisme sont apparues dans le débat public. On avait abordé le sujet en 2023 lors des représentations de la pièce de théâtre La Dernière génération, ou les 120 journées de Sodome, qui traite du sujet.

L’année suivante, le syndrome de Down est revenu sur le devant de la scène grâce au succès surprise du film d’Artus, Un p’tit truc en plus, en 2024. L’humoriste et comédien avait à cœur de célébrer la différence de manière joyeuse, étant lui-même concerné, un membre de sa belle-famille étant porteuse de trisomie 21. Par rapport au Huitième Jour, il évoquait dans une interview d’Allociné : “J’avais été fasciné par « Le Huitième Jour ». À l’époque, je me suis dit : ‘ça y est, ça s’ouvre !’. Mais la porte s’est refermée aussi sec. J’ai voulu y retourner parce qu’il faut que les choses bougent : les différences sont une force, j’en suis convaincu”.

La polémique concernant la montée des marches du casting de ce film et le refus des marques de luxe d’habiller des personnes en situation de handicap, a montré que la bataille pour l’inclusivité et l’invisibilisation des personnes atteintes du syndrome de Down est loin d’être gagnée. Espérons que la porte ne se referme pas aussi vite qu’après Le Huitième Jour et qu’il ne faille pas attendre 30 ans avant de se rappeler que la différence existe.
