American Sniper de Clint Eastwood

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American Sniper

de Clint Eastwood

Guerre, Drame, Biopic

Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes, Jake McDorman, Kevin Lacz

Sorti le 25 février 2015

Légende anthume du cinéma américain, Clint Eastwood est au cœur des unes et des débats avec son nouveau film American Sniper, basé sur la (presque) véritable histoire de Chris Kyle, un tireur d’élite américain pendant la guerre d’Irak. Ce long-métrage, qui le place dans le viseur des critiques, mérite aussi bien ses blâmes que ses louanges. 

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Le cas Chris Kyle 

Être le diable de Ramadi et mourir au Texas 

« Ce n’est qu’un film » est une position difficilement tenable à propos du dernier Clint Eastwood. Il y est non seulement question de la très récente et discutée guerre d’Irak, mais surtout d’un protagoniste encore plus controversé, Chris Kyle. Enrôlé dans l’armée à l’âge de 24 ans, ce Texan était nommé par les Irakiens « Le Diable de Ramadi », par les soldats américains « La Légende » et par lui-même Le sniper le plus redoutable de l’histoire militaire américaine, dans son autobiographie… American Sniper (2012). En quatre déploiements en Irak, ce soldat hors-pair prétend avoir abattu près de 260 personnes, un chiffre comprenant 160 tirs létaux confirmés. Son tir le plus légendaire a eu lieu en 2008 près de la ville de Sadr City, lorsqu’il a abattu un insurgé à presque 2 km de distance. Humble, il remet ses prouesses entre les mains de Dieu lorsqu’il explique : « God blew that bullet and hit him » (« Dieu a tiré cette balle et l’a frappé »). Cette productivité lui a valu d’avoir sa tête mise à prix jusqu’à à 80 000 $ (et non le prix dopé de 180 000 $ du film).

Le livre de Kyle ne s’encombre pas d’états d’âme ou de cogitation intensive sur la géopolitique et le contexte stratégique de la guerre en Irak. « We killed the bad guys and brought the leaders to the peace table. That is how the world works » (« Nous avons tué les méchants et amenés les leaders à la table des négociations. C’est comme ça que le monde fonctionne »). Le bras tatoué d’une croix de Malte, le symbole des croisés, Kyle n’a jamais eu aucun regret quant à ses actions en Irak. Dans son autobiographie, il décrit d’ailleurs l’ennemi comme des sauvages et dit avoir rencontré là-bas le diable dans ce qu’il a de plus détestable. Dans un article du New-York Times, Jason Hall, le scénariste du film, tente de nuancer et de recontextualiser ce livre écrit juste après la fin du service de Kyle dans l’US Army. « What you’re getting is a glimpse of a man at a particular moment in time. He had been at war or training for war for a decade. In places, he sounds downright nasty, but that’s what we created. This is what these people have to be » (« Ce que vous avez est un aperçu d’un homme à un moment donné. Il a été à la guerre ou entraîné à la guerre pour une décennie. Par endroits, il a l’air franchement affreux, mais c’est ce que nous avons créé. C’est ce que ces gens doivent être »).

En 2009, Kyle quitte l’armée et s’installe au Texas avec sa femme et ses deux enfants. Il devient directeur de Craft International, une société militaire privée qui forme des professionnels et assure la défense de particuliers. Parallèlement, il s’investit dans la prise en charge d’anciens vétérans. Mais l’ironie du sort est plus forte. Le 2 février 2013, Chris Kyle et son ami Chad Littlefield sont assassinés dans un ranch au Texas par Eddie Ray Routh, un ex-marine de 25 ans souffrant de problèmes mentaux, notamment de trouble de stress post-traumatique. Le procès de Routh, reporté, vient de reprendre en février 2015 alors que la sortie d’American Sniper bat son plein.

Diffame bien qui diffamera vers la fin

Si vous trouviez la situation ou certains propos déjà inconfortables, sachez que cela ne s’arrange pas. Car la plus grande atteinte portée à la réputation de Chris Kyle l’a été par… Chris Kyle. En 2012, l’ancien gouverneur du Minnesota, Jesse Ventura, a entamé des poursuites contre Kyle pour diffamation. Interviewé dans un show, ce dernier avait fait référence à un passage de son livre où il relatait que avoir frappé « Scruff Face » parce qu’il avait critiqué l’intervention américaine en Irak, allant même jusqu’à dire que les SEALs méritaient bien de perdre quelques gars. Sauf que sur le plateau, Kyle nommait explicitement Ventura dont la réaction ne s’est pas faite attendre. L’affaire a fait beaucoup de bruits aux États-Unis et les choses ne se sont pas arrangées lorsque Ventura a maintenu les charges malgré le décès de Kyle. En juillet 2014, la cour a accordé un dommage de 1,8 millions $ à Ventura tandis que le passage précité a été retiré du livre. La veuve de Kyle, qui prépare elle aussi un livre au titre évocateur d’American Widow, fait appel.

Les héros voudraient-ils toujours plus de gloire ? C’est ce qu’il y paraît puisque Kyle avait également été pris en flagrant délit de mensonge quand il avait raconté avoir descendu près de 30 pilleurs lors de l’ouragan Katrina en 2005 ou quand il avait prétendu avoir abattu deux hommes qui l’avaient braqué en 2010 à une station service. Seulement, rien n’est vrai et cela la fout mal, car loin de vouloir nier à Kyle tout l’héroïsme qu’il se/qu’on lui prête, cela remet en question certaines proportions. Chiffres et faits diffamés, confirmés ou infirmés, Chris Kyle reste le genre de personne qui arborait sur sa casquette de Craft International l’éclairante citation : « Contrairement à ce que votre maman vous a dit, la violence résout les problèmes ». Qu’on se le tienne pour dit.

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Le film à Clint 

Tout culte qu’il soit devenu, Clint Eastwood n’a pas toujours été entouré de tant de soins par les critiques. Il a dû attendre les années 80 pour accéder à une reconnaissance plus générale et reléguer au placard les accusations de fascisme qui lui collaient aux basques depuis L’Inspecteur Harry et L’Homme des Hautes Plaines. Il a depuis beaucoup séduit, sans jamais être à l’abri de quelques retours de flammes. C’est ainsi qu’American Sniper est actuellement fustigé à cause de l’Amérique orgueilleuse et très peu critique qu’il met en scène. Pourtant, crier au loup revient à feindre la surprise, car what you expect is what you get.

Les Européens ont beau partager la bannière « monde occidental » avec les Américains, ils tiqueront toujours (parfois avec hypocrisie) sur certaines problématiques. Il en va ainsi des armes et du patriotisme américain qu’American Sniper déverse sur ses spectateurs. Texas, messe et chasse composent l’enfance de Chris. Leur old man, bon patriarche américain, inculque à ses deux kids une philosophie monolithique : dans la vie, il y a les moutons, les loups et les chiens de bergers. On vous laisse deviner qui sont les lopettes, les bonnes brutes et les truands. Le petit Kyle devenu grand cow-boy, il se sent investi de la mission de défendre son pays et s’engage dans les SEALs avant d’aller combattre en Irak. Vu le contexte et le réalisateur, et considérant que la possession d’armes est un droit inaliénable du Far Wild West, les armes sont partout dans le film, à la guerre comme dans le foyer. Ainsi, il n’y a qu’aux états-Unis qu’un homme peut faire irruption dans la cuisine et pointer une arme sur sa femme en lui demandant d’enlever sa culotte… sans que celle-ci ne hurle.

Point de contexte géo-politico-stratégique dans le film de Eastwood donc. C’est certes décevant, mais d’une part Clint Eastwood a la prétention de ne pas faire de politique – trop individualiste qu’il est pour se ranger à gauche ou à droite – et d’autre part, ce manichéisme colle à l’histoire et au personnage de Kyle pour qui le monde ne contient pas cinquante nuances de gris. Dans le même ordre d’idée, le film est très partial vis-à-vis des Irakiens représentés soit comme des terroristes, éventuellement comme des sadiques (Le Boucher), soit… pas représentés. Il n’est par exemple fait aucune mention de la collaboration entre des troupes irakiennes et américaines ni même des proportions d’un conflit ayant laissé la région dans une grande instabilité après avoir fait 25 fois plus de victimes irakiennes. D’ailleurs, jugé choquant et pro-Américain le film a été interdit de diffusion dans le seul cinéma de Bagdad, même si de nombreux Irakiens ont téléchargé le film.

American Sniper n’est donc pas un plaidoyer anti-guerre ou une remise en question de la troisième guerre du golf. Cependant, si l’on vient bien accompagné de son sens critique, il est possible de grappiller de quoi se sustenter. Marc Lee, un autre SEAL, remet en question la guerre et la vanité de la gloire militaire; les décès successifs des soldats alors que la situation  s’enlise assombrissent l’enthousiasme général; le frère de Kyle exprime, dans la fiction uniquement, son le ras-le-bol; enfin, un soldat pose à Kyle la question, malheureusement rhétorique, de savoir s’il est atteint du syndrome du sauveur (la réponse est oui). Les notes discordantes sont donc là, mais il faudra s’en satisfaire puisque finalement l’ensemble nous est restitué dans une bannière étoilée et accompagné d’un générique final en hommage à Kyle.

Au rayon des « pas de quoi fouetter un chat » se range aussi la représentation de la femme et des rapports conjugaux. Si Sienna Miller se défend dans le personnage de Taya, elle ne fait pas de miracles dans ce rôle stéréotypé. Madame Kyle passe en effet du statut de célibataire désespérée à celui de army wife et mère larmoyante. La pauvre n’a pas pu compter sur les dialogues pour sauver les meubles, le personnage de Taya Kyle s’apaisant ou s’animant au son régulier des « It’s gonna be alright » et « You’re beautiful » de son époux. Que demandent les femmes ?

Et puis ? On va le voir ou pas ce film ? 

Clint Eastwood n’est ni le premier ni le dernier réalisateur à s’autoriser des libertés avec l’histoire. À partir d’un vrai Chris Kyle obtus et complètement baraki – le belgicisme est lâché –, Eastwood réussi à sortir un film prenant et bien réalisé mettant en scène pour le grand public l’expérience d’un sniper en Irak et l’ajustement difficile entre sa vie militaire et civile. Bradley Cooper, tout en volume et en mesure, assure dans son rôle sans qu’il ait fallu pour cela employer la méthode Chris Kyle : « le traîner un peu dans la poussière, attaché aux pare-chocs de (son) pick-up, pour enlever son côté beau gosse ».

En Belgique, l’oeuvre est interdite au moins de 12 ans, mais ce seuil est le minimum minimorum au vu de la violence du film et surtout du conflit moral qu’il pose. Pour les autres, les fans de films de guerre, les aficionados de Call of Duty, les passionnés de Clint Eastwood, les maniaques des films oscarisés pour le meilleur montage de son et les curieux suffisamment immunisés contre l’américanite : Go for it !

Elodie Mertz
A propos Elodie Mertz 117 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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