#1 – La suprématie de l’homme blanc à Hollywood

Une récente étude vient de confirmer qu’à Hollywood il vaut mieux être un blanc et être un homme. Le Suricate a décidé de pousser un peu plus loin son enquête sur la discrimination à Hollywood dans un dossier en deux parties : #1 « Tonight we honour Hollywood’s whitest ! », consacré à la discrimination par rapport aux personnes de couleurs et #2 « This is a man’s world », à propos des inégalités basée sur le genre. Attention, c’est pas joli, joli.

#1 « Tonight we honour Hollywood’s whitest ! »

men in black

« Ce rapport reflète un triste record de la diversité, pas seulement d’un groupe, mais des femmes, des gens de couleur et de la communauté LGBT ». C’est en ces termes que Stacy L. Smith, professeure à l’Université Annenberg en Caroline du Sud, a commenté les résultats de son étude publiée le 5 août 2015. Sept cents films américains à succès sortis entre 2007 et 2014 ont été passés en revue et les inégalités y pullulent.

Dans les 100 plus grands succès de l’année 2014, l’ensemble des répliques ne sont prononcées qu’à un tiers par des femmes, 26,9% par des personnages issus des minorités ethniques et 5% par des personnages homosexuels. Toujours parmi ces 100 plus grands succès de 2014, 73,1% des personnages nommés ou avec du texte sont blancs ; 12,5% sont noirs; 5,3% sont asiatiques; 4,9% sont hispaniques; et aucun n’avait pour héroïne un personnage féminin au-dessus de 45 ans. En 2012, le Los Angeles Times rapportait que les membres du jury des Oscars étaient à 94% des blancs et à 77% des hommes. Les résultats sont consternants, mais pas autant que leur pérennité puisque ces chiffres sont stables depuis plusieurs années. Pour Stacy L. Smith, « il est évident qu’aucun progrès n’a été fait ni à l’écran, ni derrière la caméra pour représenter la réalité ». Le changement… C’est pas maintenant.

Des Oscars si blancs

neil patrick harris oscars

« Welcome to the 87th Oscars. Tonight we honour Hollywood’s best and whitest… sorry brightest ! ». Le 22 février 2015, Neil Patrick Harris ouvrait la Cérémonie des Oscars avec ce faux lapsus, une allusion aux vives critiques suscitées le mois précédent par des nominations faisant la part du lion aux blancs. La situation avait d’ailleurs engendré une utilisation massive du hashtag #OscarsSoWhite sur les réseaux sociaux. Les catégories du meilleur acteur et de la meilleure actrice ne comprenaient en effet que des blancs et celle du meilleur réalisateur se distinguait uniquement par la présence du Mexicain Alejandro Iñárritu pour Birdman. Ce n’est pas surprenant quand on sait que sur les 700 films étudiés par Smith à Annenberg, hommes et femmes confondus, seulement 5,8% des réalisateurs étaient noirs ou afro-américains, et à peine 2,4% asiatiques.

Quelques récompenses semblaient avoir ouvert la porte à plus de diversité ethnique en 2013, année où l’afro-américaine Cheryl Boone Isaacs avait été élue présidente de l’Académie des Oscars ; année où 12 Years as a Slave avait gagné l’oscar du meilleur film, et où son actrice, la mexicano-kényane Lupita Nyong’o, avait remporté celui de l’oscar de la meilleure actrice dans un second rôle; enfin, cette même année 2013 où le mexicain Alfonso Cuarón avait remporté l’oscar du meilleur réalisateur pour Gravity. Mais trois brillantes exceptions ne sauraient compenser pour les inégalités ordinaires.

La situation révélatrice des hispaniques

The 2015 Hollywood Diversity Report de Darnell Hunt, directeur du Centre d’études afro-américaines de l’université de Californie à L.A., confirme les chiffres de l’étude de Stacy L. Smith. L’industrie du cinéma ne s’est pas améliorée depuis 2014, année lors de laquelle sur 172 films, seul un rôle principal sur dix était incarné par un acteur issu d’une minorité. Cela, dans un comté, Los Angeles, où la moitié de la population est latino et dans un état, la Californie, où le nombre de Latinos a surpassé le nombre de blancs.

Selon la Motion Picture Association of America, les Latinos composaient presque 1/3 des spectateurs de cinéma en 2013. L’année suivante, une étude de la Columbia University montrait que « bien que la population latino ait augmenté de plus de 43% entre 2000 et 2010, le taux de participation de ce groupe aux médias – derrière et devant la caméra, et en prenant en considération les différents genres et formats – est resté le même ou a à peine augmenté, et a même parfois décliné ». Cette même étude avait montré qu’entre 2010 et 2013, aucune personne d’origine hispanique n’a été auteur, président de chaîne télévisuelle ou chef de studio.

Le cinéma américain a certes célébré la vague de réalisateurs mexicains — Iñárritu, Alfonso Cuarón and Guillermo del Toro. Mais si Hollywood est prompt à accepter et porter aux nues trois étrangers d’une classe sociale relativement aisée, cela ne compense pas pour tous les Latinos nés et élevés sur le sol américain et auxquels aucune place n’est faite. Ces réalisateurs mexicains « viennent de l’élite. Ils n’ont rien avoir avec la communauté latino-américaine » précise Alex Nogales de la National Hispanic Media Coalition.

Blanchiment de rôles

La diversité ethnique n’est pas seulement sous-représentée à Hollywood, elle est tout simplement faussée par la pratique whitewashing, c’est-à-dire l’attribution à des blancs de rôles logiquement et légitimement destinés à des personnes de couleurs ou d’origine étrangère.

emma stone aloha

Cameron Crowe, le réalisateur du film Welcome back (Aloha en français) s’est attiré cette année de nombreuses critiques de la part des internautes lorsqu’il a choisi la très caucasienne Emma Stone pour interpréter Allison Ng, une jeune pilote d’origine suédoise, chinoise et hawaïenne. De nombreuses personnes ont non seulement réagi à ce choix de casting inapproprié, mais ont aussi relevé la représentation biaisée de la population de l’île dans l’ensemble du film. Car comme l’a rappelé la Media Action Network for Asian Americans (MANAA), la population d’Hawaï est composée à 60% d’insulaires du Pacifique et à de 30% de caucasiens, une diversité totalement invisible dans la romance de Crowe. Dérangeante, cette représentation faussée s’inscrit pourtant dans toute une lignée de films allant des Descendants (2011, dans lequel George Clooney joue un avocat…hawaïen), à Amour et Amnésie (2004), en passant par Blue Crush (2002) et Pearl Harbor (2001). Tous ces films témoignent d’un vif enthousiasme pour le cadre exotique d’Hawaï, mais d’un total manque de considération pour les habitants de l’île et leur culture.

Ce n’est là qu’un exemple, car l’histoire du cinéma est pleine de ces « blanchiments » d’acteurs. Au début des films à gros budgets, les réalisateurs utilisaient des prothèses pour que les acteurs blancs aient des traits asiatiques. C’est ainsi que Marlon Brando a pu jouer un interprète japonais dans La Petite Maison de Thé (1956), que John Wayne est devenu Genghis Khan dans The Conqueror (1956), ou que Mickey Rooney a été choisi pour incarner M. Yunioshi dans Diamants sur canapé (1961). Et si le procédé paraît « moins choquant » pour l’époque, il est encore légion dans les films actuels.

En 2010, Jake Gyllenhaal incarnait le prince Perse Dastan ; en 2012, le mexicain Tony Mendez, l’agent de la CIA et personnage principal du film oscarisé Argo était incarné par le réalisateur, Ben Affleck ; en 2013, Johnny Depp jouait Tonto, un Indien américain, dans The Lone Ranger de Gore Verbinski ; en 2014, Christian Bale devenait Moïse dans le film Exodus : Gods and Kings de Ridley Scott.

noé film

Mais tout s’explique. L’an dernier, interrogé à propos de Noé, le co-scénariste du film Ari Handel expliquait: « Dès le début nous nous sommes sentis concernés par la distribution, la problématique de l’origine ». Une affirmation étonnante quand on constate l’omniprésence de blancs au casting. Une surreprésentation que Handel justifie de façon déplorable. « Nous avons réalisé que l’histoire fonctionne au niveau du mythe et, dans une histoire mythique, l’origine des individus n’importe pas, puisque les personnages sont supposés représenter tous les hommes. Sinon vous terminez avec une publicité Benetton ou l’équipage du Starship Enterprise ». La messe est dite.

L’espoir d’un changement

Après s’être attiré la désapprobation de nombreux internautes pour son rôle d’Allison Ng dans Welcome back cité plus haut, Emma Stone s’est exprimée sur la polémique: « Je suis devenue le sujet de nombreuses blagues. J’en ai beaucoup appris, de façon globale, sur l’histoire aberrante du whitewashing à Hollywood et à quel point ce problème est prévalent. Cela a permis d’entamer une réflexion très importante ». Une réaction exempte de mauvaise fois, certes. Cependant, Alex Nogales de la National Hispanic Media Coalition estime précisément que les personnes blanches devraient dénoncer la pratique du whitewhasing de façon plus systématique et souligner à quel point elle est injuste et ridicule. Ce scénario semble pourtant peu probable dans un univers hollywoodien très compétitif.

D’autres ont déjà évoqué la possibilité d’instaurer des quotas, mais le recours à la discrimination positive suscite toujours un certain malaise. Et puis il y a ceux qui pensent que le vent nouveau d’un cinéma américain fidèle à la société qui le porte viendra peut-être d’ailleurs, hors des collines du bois de houx. Les studios Tyler Perry ont été créés à Atlanta en 2006 et ont déjà sorti une douzaine de film qui ont rapporté en tout plus de 700 millions de dollars. « Il y a eu un exode majeur de talents noirs vers Atlanta » grâce à Perry, signale Darnell Hunt, directeur du Centre d’études afro-américaines de l’université de Californie à L.A. Comme le dit Robert Rodriguez, réalisateur de Sin City et créateur du réseau télévisuel latino El Rey, « c’est plus simple et plus efficace de construire un tout nouveau système […]. La solution ne viendra pas seulement en dénonçant le problème, mais en prenant sur nous de créer des opportunités ».

En attendant, on ne peut que dénoncer l’hypocrisie du statut quo actuel, comme Alex Nogales. « L’industrie ne peut pas continuer à dire qu’elle essaye de changer la situation. Seuls les résultats comptent. Et les résultats parlent d’eux-mêmes depuis des années ».

La suite du dossier avec l’article #2 « This is a man’s world » ou comment il ne fait pas bon être une femme à Hollywood.

Elodie Mertz
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Journaliste du Suricate Magazine

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