You Were Never Really Here, thriller expressioniste

You Were Never Really Here

de Lynne Ramsay

Thriller, Drame

Avec Joaquin Phoenix, Ekaterina Samsonov, Alessandro Nivola

Sorti le 15 novembre 2017

Si You Were Never Really Here prouve quelque chose, c’est qu’il n’est nullement nécessaire de réaliser un long film pour produire une œuvre riche de sens. D’une durée de 86 minutes, le dernier long-métrage de Lynne Ramsay va à l’essentiel, et réduit une histoire classique de thriller urbain à sa plus simple expression, pour mieux s’en emparer. Le résultat est une expérience de cinéma aussi intense que dense, une plongée formellement audacieuse dans les bas-fonds de l’âme humaine.

Le récit de You Were Never Really Here, en plus d’être court est assez simple  : il est question d’un tueur à gages, chargé de sauver une jeune fille de 12 ans prisonnière d’un bordel new-yorkais. Inévitablement, celui-ci fait face à une résistance particulièrement musclée des hommes responsables de sa captivité… ce qui donne lieu à la majorité des événements du film. L’intérêt du long-métrage ne réside donc pas dans l’originalité de son intrigue, mais dans les multiples manières dont celle-ci est approchée. Le portrait de son personnage principal – Joe, un ancien vétéran – est par exemple particulièrement avare en détails précis. De très brefs flash-back parsèment le récit, illustrant notamment sa macabre découverte de cadavres dans un camion –  mais c’est moins pour tracer son parcours, que nous donner un aperçu de la nature particulièrement horrible de son passé. Il est un homme qui a vu l’humanité dans ce qu’elle a de plus sombre, et n’en est pas ressorti indemne.

Peu bavard, une barbe foisonnante autour de son visage, et une démarche en apparence hébétée, Joaquin Phoenix l’incarne comme une version ultra-violente des personnages qu’il a joué dans I’m Still Here et Inherent Vice. À la fois musclé et bedonnant, l’homme brutal qu’il interprète n’est pas un héros standard de film d’action, mais une figure complexe, définie autant par sa dangerosité physique que la vulnérabilité de son mental. Un autre film se serait probablement perdu dans les méandres de son esprit, mais pas celui-ci  : les scènes d’actions se mêlent harmonieusement aux hallucinations et aux souvenirs du personnage, donnant lieu à des séquences aussi éprouvantes que délicieusement hypnotiques.

Prenant principalement place de nuit, You Were Never Really Here est baigné dans des lumières artificielles qui contribuent à l’onirisme de ses images. Le travail qui a été fait au niveau visuel est de toute évidence poussé, et devrait même saisir l’œil du spectateur le moins esthète. Ramsay réifie chaque objet  : marteau, sac en plastique, friandise, tout l’attirail de son protagoniste devient pour la caméra un sujet de fascination. En raison de ses partis-pris formels, le film a déjà été quelques fois comparé avec le Drive de Nicolas Winding Refn, avec lequel il a également en commun certaines tendances narratives, et un protagoniste peu loquace. Mais contrairement au réalisateur danois, Lynne Ramsay utilise surtout cette approche expressionniste comme porte d’accès sur la psyché de son personnage. Chaque excès formel est une manière d’explorer la douleur de son esprit, et les actes cruels auxquels il prend part.

Le traitement de la violence est donc caractérisé par une volonté d’esthétiser la brutalité, mais aussi, plus curieusement, de l’éluder. Le film peut ainsi se faire très graphique dans sa représentation du meurtre, tout comme il peut maintenir les actes de violence hors-champ, ne nous laissant voir leurs conséquences qu’a posteriori. Qu’il s’agisse des coups reçus par Joe, ou infligés par lui, l’effet est glaçant, évoquant le sentiment que cette barbarie est implacable et inévitable.

Ce qui sépare la violence de Joe de celle de ses adversaires est finalement une question de morale  : le groupe auquel il fait face est impliqué dans un réseau pédophile, lui les affronte. Il est par défaut le «  chevalier blanc  », et le récit ne permet pas d’hésitation quant à notre allégeance. Mais ce n’est pas pour autant que sa cruauté est justifiée par le film  : il n’est pas une force que nous sommes invités à admirer et à encourager, mais simplement un homme dont la relative bonne nature – dont nous obtenons un aperçu dans sa relation avec sa mère – a été inlassablement abîmée par la barbarie du monde qu’il habite, et qui réagit, pour le meilleur comme pour le pire, par une frénésie agressive.

Pour tout le sérieux de ses thèmes, You Were Never Really Here a également un solide sens de la comédie, en grande partie grâce à la performance de Joaquin Phoenix, qui contrebalance son air de menace par son attitude décalé. C’est bien simple, il semble aussi souvent désespéré qu’étonné de s’être retrouvé dans une telle situation. L’humour noir est particulièrement présent au travers des chansons, qui forment un contrepoint cinglant à l’horreur représentée  : mélodies populaires des années 70 accompagnent scènes de sadisme avec un second degré appréciable. Le stratagème, déjà vu chez des réalisateurs comme Tarantino et Scorsese, et usé jusqu’à la corde un peu partout, garde curieusement tout son mordant entre les mains de Lynne Ramsay. On ne devrait pas s’en étonner  : la cinéaste anglaise ne réalise pas des films aimables, mais elle n’en a pas encore tourné un qui soit digne d’indifférence.

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Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 24 Articles

Journaliste du Suricate Magazine

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  1. You Were Never Really Here de Lynne Ramsay| Critique – Surimpressions

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