Ressacs au Théâtre National

De et par Agnès Limbos et Gregory Houben
Du 13 au 18 janvier 2015 à 20h30 au Théâtre National
Crédit photo : © A.Piemme 

Un rail de chemin de fer miniature trace un cercle autour d’un monde, miniature lui aussi, composé d’une table, d’un banc, de deux claviers, d’une trompette. Rien de plus que deux comédiens manipulateurs coincés derrière la table pour leur donner vie. Des mains, des voix, de la musique et des objets donc pour raconter l’Homme et le monde en 1h15.

Au départ, il y a une maison, un chien et un couple heureux. Mais voilà ils ont tout perdu: « a terrible situation ». Ils se retrouvent sur un bateau qui subit les ressacs d’un océan dans lequel ils ne savent pas nager. Ils échouent sur des terres nouvelles et reconstruisent tout de la même façon, animés par la nostalgie d’un matérialisme qu’ils auraient dû laisser derrière eux.

Agnès Limbos et Gregory Houben s’adonnent à un genre de théâtre spécifique : le théâtre d’objets. À travers la manipulation d’accessoires sur une scène miniature, ils recréent un monde dont ils sont à la fois les démiurges et les comédiens. Un double niveau de jeu donc : le monde de l’action peuplé d’objets manipulés et le monde de l’expression assuré par les corps et les visages des comédiens à la fois conteurs manipulateurs et interprètes clownesques.

Présenté selon une structure cyclique rythmée par un « Once upon a time: a couple » qui crée l’idée de la répétition et de la boucle, le spectacle emprunte sa structure au jazz dont les accents de trompette résonnent aux deux extrémités de la représentation. Une série de boucles variant sur le même thème installent l’idée que tout n’est que perpétuel recommencement, chassant ainsi le défaitisme. Mais la musique omniprésente explore de nombreux styles: du chant lyrique au gospel en passant par les balbutiements onomatopéiques. Les comédiens s’amusent et tournent en ridicule la détresse de l’être humain.

Et si le couple a tout perdu, jusqu’à sa « beautiful purple carpette » et son « amazing allée de garage », la roue tournera et leur petit navire échouera sur de nouveaux rivages pour tout recommencer et tout perdre à nouveau. Ça vous dit quelque chose? Peut-être que ce mini-couple dans ce mini-monde qui vivent le maxi-drame d’avoir perdu leur « colour TV with beautiful actors » n’est rien d’autre qu’une image de nous-mêmes, pauvres humains bercés aux rêves d’opulence qui nous sommes pris la Crise en pleine figure et dont le nouveau « rêve » n’est plus que de remplir notre caddie de supermarché. Et s’il y a une boucle, c’est que nous n’avons pas appris de nos erreurs, nous rêvons toujours au même confort matériel. Ressacs est là pour nous le montrer et nous pousser à en rire.

Si le propos est cinglant, Limbos et Houben, véritables Abel et Gordon de la malle à jouets, s’en amusent et jouent comme des enfants avec leur petit monde. Ils balaient leur terrain de jeu d’un revers de la main pour ensuite tout reconstruire. Et quand il n’y a plus de « whisky on the rocks », c’est un grand éclat de rire qui résonne plutôt que des crises de larmes. Leurs gestes et expressions exacerbées rappellent l’expressivité de la commedia dell’Arte ou encore le cinéma muet. Ils exagèrent et répètent pour finalement révéler la vérité, la rendre à la fois touchante, désespérante et ridicule.

L’ensemble en devient multiple: du gospel surréaliste à la sérénade sous influence, ils nous baladent à travers la colonisation, la conquête technologique, la Crise pour nous rappeler que nous nous relèverons et que ce qui aujourd’hui nous semble catastrophique est, en fin de compte, bien peu de choses. En se gaussant ainsi de nos malheurs, comme des enfants qui jouent, ils nous font éclater de rire parfois mais, prouesse encore plus impressionnante, ils nous transmettent une fascination béate tout au long de leur cabaret de curiosités.

Ce sont des petits objets et de grandes idées qui animent Ressacs. Au gré des marées c’est l’Homme qui vogue. Cet Homme qui peut être mesquin, détestable et égoïste mais surtout cet homme plein de courage. Alors pour nous redonner espoir et nous faire prendre conscience de la vanité des adultes et de leur soif de posséder, Limbos et Houben nous invitent à prendre de l’altitude, à rire de nous-mêmes et à nous observer à travers des yeux émerveillés, des yeux d’enfants. On en redemande !

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Mathieu Pereira
A propos Mathieu Pereira 120 Articles

Journaliste – Responsable de la section Théâtre du Suricate Magazine

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