Green Book, la fiction réparatrice du cinéma classique américain

Green Book
de Peter Farrelly
Comédie dramatique
Avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini, Sebastian Maniscalo, Dimiter D. Marinov
Sorti le 30 janvier 2019

En 1962, le videur de boîte de nuit Tony Lip décroche un travail bien payé mais contraignant comme chauffeur du Dr. Shirley, un pianiste virtuose afro-américain, qu’il doit mener dans les états du Sud dans le cadre d’une tournée de soirées de gala. Guidés dans leur périple par le « Green Book », une sorte d’annuaires des hôtels et autres « diners » ou sont admis les « gens de couleur », les deux hommes, d’abord freinés par leurs préjugés respectifs et les habitus que leurs modes de vie ont gravés en eux, apprennent à se connaître et à s’apprécier, tandis qu’ils sont les témoins du racisme ordinaire et institutionnalisé.

Premier film réalisé par Peter Farrelly sans son frère Bobby, Green Book est également le premier vrai mélodrame de la filmographie partagée ou non des frères. Sorte de challenger parfait dans la course aux Oscars – sujet porteur, performances d’acteurs, etc. – le film a des allures de fable humaniste qui fleure bon le politiquement correct. C’est la principale crainte que soulève Green Book avant sa vision, et qui n’est peut-être pas tout à fait effacée après celle-ci.

Il reste en effet des interrogations sur la conscience qu’à le film de ses effets, sur la manière dont il rend parfois « supportables » quelques scènes et comportements de personnages secondaires – qui pourraient de loin être dépeints avec beaucoup plus d’âpreté – ou dont il charrie malgré lui des clichés raciaux tenaces – Tony Lip est un rital à la main lourde mais au grand cœur ; le Dr. Shirley, pianiste classique, a bien entendu également un don « inné » pour le jazz. Mais il semble également se servir de ses simplifications scénaristiques, de la caractérisation parfois sommaire de ses personnages et de ses élans de mièvrerie pour se placer dans la droite ligne d’un cinéma classique américain entré dans l’inconscient collectif.

On ne peut effectivement s’empêcher de penser aux films de Frank Capra – par exemple – à la vision de Green Book, et son optimisme patenté, qui finit par venir panser à défaut de guérir ou de lisser, les plaies laissées ouverte par l’histoire de racisme, apparaît dès lors dans une légitimité donnée par la fiction. Le final est à cet égard très jusqu’au-boutiste, il joue à fond cette carte de la naïveté réparatrice, et attribue une valeur presque mythologique, en tout cas exemplaire, à ses personnages.

Thibaut Grégoire
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Journaliste du Suricate Magazine