Vague Vision Sound est un nouvel écosystème culturel bruxellois. Persuadée que la scène créative mérite un coup de boost, cette structure portée par des artistes et entrepreneur·euse·s prend à bras-le-corps la question de l’essoufflement du secteur culturel et imagine de nouvelles formes de rencontre entre musique, technologie, immersion et mise en réseau. Avec WITHIN, sa première soirée immersive au Planétarium de Bruxelles, le collectif ne signe pas seulement un événement singulier : il affirme une vision.
Pensé sur près de deux ans, nourri de rencontres, d’expérimentations sonores et visuelles à 360°, de réflexions sur la professionnalisation des artistes indépendants – accélérée ces derniers mois par un contexte culturel sous tension – WITHIN apparaît comme le point de convergence entre une intuition artistique et une volonté de transformation structurelle. Plus qu’une soirée, le projet entend proposer une autre manière de faire culture : plus collaborative, plus outillée, plus consciente des réalités économiques et politiques qui traversent aujourd’hui le secteur.

Rencontre avec deux des fondateur·ice·s de cette première édition bruxelloise, entre ambition immersive, urgence culturelle et désir de relancer les possibles.
Le Suricate : Parlez-moi de la genèse du projet.
Nina : Le projet a d’abord été initié par moi et Alexandre, l’un des producteurs présents lors de la soirée. Il est venu vers moi avec l’envie de faire un show immersif, et il m’a parlé du Planétarium comme d’une hypothèse. À partir de là, j’ai connecté plusieurs personnes entre elles : les producteurs, les artistes, puis les autres collaborateurs du projet. En tant que coordinatrice initiale, j’ai conceptualisé l’événement, créé la stratégie de marque, travaillé sur le concept, la communication, la mission, et assuré toute la première grosse partie de coordination. Ensuite, à partir de septembre 2025, Yassin m’a énormément rejointe et aidée, notamment parce que nous avons décidé de produire le projet avec Vague Vision Sound. Ce n’était pas le plan de départ, mais la structure s’est imposée comme une évidence.
Yassin : Début 2025, nous avons créé Vague Vision Sound avec l’idée d’aider des artistes émergents à se professionnaliser, à comprendre comment les structures fonctionnent, à se créer du réseau, à développer leur projet. Nous avons commencé par une première soirée au Metroclub en juin 2025, où nous avions invité 25 artistes en B2B, justement pour provoquer des rencontres entre des gens qui ne se connaissaient pas. À la base, WITHIN n’était pas censé être porté par Vague Vision Sound. Nous étions surtout trois artistes autour de l’idée : Alexandre, Dimitri et moi. Dimitri a un studio certifié Dolby Atmos à Courtrai, le deuxième studio certifié de ce type en Belgique, et nous avons commencé à y faire des simulations en 360°. Alexandre, lui, avait pris contact avec les designers visuels. Petit à petit, on s’est dit : nous avons une petite équipe, des outils, une vision, des compétences complémentaires… pourquoi ne pas le faire vraiment ?
Quelle était l’idée d’origine, et comment a-t-elle évolué ?
Nina : L’idée de base, avant même que l’on parle de networking culturel ou de structuration du secteur, c’était de permettre aux gens de vivre une expérience immersive qui les fasse ralentir, se déconnecter du chaos extérieur et se reconnecter à eux-mêmes. C’était vraiment le point de départ. Et c’est d’ailleurs ce que beaucoup de personnes nous ont dit avoir ressenti pendant le show.
Yassin : Ce qui est beau dans ce projet, c’est qu’il est né de rencontres entre personnes passionnées de technologie, de musique, d’immersion, de création visuelle. Mais à un moment, pour qu’un tel projet existe, il faut aussi quelqu’un qui soude tout le reste : le financier, le légal, l’administratif, la logistique. On oppose souvent cela à l’artistique, alors qu’en réalité c’est ce qui permet à l’artistique d’exister dans de bonnes conditions.

Andreas Paul, journaliste au Suricate
Dès les premières minutes du show, la puissance de la musique et la subtilité des effets visuels captent immédiatement l’attention. Bien installé, le spectateur se laisse porter par l’expérience et voit son esprit vagabonder. Sous la coupole du Planétarium, les images remplissent le champ de vision et renforcent cette sensation d’immersion totale. C’est un moment à la fois sensoriel et introspectif, une pause bienvenue hors du quotidien.
Ce projet s’est construit sur près de deux ans. Avez-vous été impactés par les changements des politiques culturelles au cours de ce parcours ?
Yassin : Oui, très clairement. En tant qu’artiste, j’ai été impacté par les changements politiques et structurels. Le fait qu’il n’y ait pas eu de gouvernement pendant longtemps, le resserrement économique, l’annonce de l’augmentation de la TVA, les difficultés pour les clubs et pour les structures culturelles… tout cela envoie un très mauvais signal aux artistes et à la culture. L’art, en tant que tel, n’a pas de limite. Mais les limites que les gouvernements, les lois ou les cadres économiques imposent peuvent empêcher l’art de s’exprimer pleinement. Quand nous avons créé notre structure, il y avait aussi ce désir de s’indépendantiser d’une certaine manière, de pouvoir faire les choses correctement, légalement, durablement.
Nina : Je pense que cela a aussi impacté l’événement lui-même, dans le sens où cela lui a donné un deuxième objectif. Au-delà de l’expérience immersive, il y avait la volonté de transmettre un message : il faut restructurer la culture. Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus, et il devient urgent de recréer des écosystèmes entre nous, de se souder, de se réorganiser collectivement.
Yassin : Oui, exactement. Pour nous, l’idée est aussi de créer des écosystèmes culturels. De se dire que chacun peut participer à bâtir son propre écosystème, et que si on s’aligne et qu’on collabore, on devient plus forts. Il y a une logique d’empowerment collectif. Depuis longtemps, on travaille sur cette idée de professionnalisation indépendante. Être artiste, oui, mais être aussi capable de comprendre le marché, les structures, les outils, les règles. Non pas pour se soumettre au système, mais pour savoir comment s’y mouvoir sans se faire broyer.
Nina : Aujourd’hui, il ne suffit plus d’être talentueux·se·s. Beaucoup d’artistes ont des intuitions, une pratique, un univers, mais ils restent extrêmement vulnérables parce qu’ils ne sont pas outillés. Et je pense qu’il y a là un vrai manque : peu d’accompagnement existe pour aider les artistes à construire des cadres pérennes autour de leur pratique, surtout dans certains milieux comme la techno.

Comment s’est mise en place la collaboration avec le Planétarium ?
Yassin : Le Planétarium accueille déjà d’autres propositions artistiques, donc l’idée d’une soirée immersive n’était pas absurde pour eux. Ce qui comptait, c’était la manière dont nous formulions le concept, la cohérence de la proposition, et le fait que nous soyons structuré·e·s. Je pense que cela a beaucoup joué. Si nous n’avions pas eu de structure, nous n’aurions tout simplement pas pu faire ce projet.
Nina : Au début janvier, en réalité, tout n’était pas encore bouclé. Il y avait déjà des tracks, des premiers visuels, des intentions claires. Mais il manquait encore des financements, de la logistique, des confirmations, et une partie de l’équipe n’avait même pas encore complètement visualisé ce que serait le show final. Nous avons vraiment travaillé dans une intensité énorme sur les dernières semaines.
Comment les équipes ont-elles travaillé pour construire la proposition artistique ? Quelles ont été les principales difficultés ?
Yassin : Ce qui est assez fou, c’est qu’au niveau artistique, nous n’avons pas eu tant d’obstacles que cela. Nous avions Dimitri et son studio 360°, les artistes, les tracks, les designers visuels, et une envie très forte de faire converger tout cela. Les visuels ont été conçus à partir des morceaux, en dialogue avec eux, et il y a eu un vrai travail de synchronisation.
Nina : Les principales difficultés ont surtout été structurelles : le budget, le temps, la coordination, la production, les financements, la visibilité. Pas l’artistique en tant que tel. Ce qui est souvent le cas, d’ailleurs : les artistes savent créer, mais ce qui manque, ce sont les moyens et les cadres pour rendre la création viable.

Vous proposez une soirée à 360° : technologie, expérience, musique et networking. Quels étaient vos enjeux avec WITHIN ?
Nina : L’enjeu n’était pas simplement de faire une belle soirée. Il y avait d’abord la volonté de proposer une expérience forte, sensible, immersive, capable d’embarquer les gens ailleurs. Mais il y avait aussi l’idée de créer un moment de rencontre, de connexion, de circulation entre différentes sphères : artistique, médiatique, entrepreneuriale, culturelle.
Yassin : Oui, l’enjeu était multiple. Il y avait le show, bien sûr, mais aussi ce qu’il racontait. Nous voulions faire connaître Vague Vision Sound dans le réseau culturel bruxellois, et montrer que nous pouvions proposer autre chose. Une expérience qui soit à la fois artistique, technologique et structurante. Quelque chose qui fasse événement, mais qui ouvre aussi une réflexion sur les manières de produire, collaborer, financer, diffuser.
Nina : Nous nous sommes aussi posé une question très concrète : comment remplir la salle ? Nous ne sommes pas des artistes installés. Nous n’avions pas un énorme budget marketing. Et les artistes n’ont pas vocation à être des commerciaux. Donc l’un des enjeux était aussi de trouver l’angle juste pour rendre la proposition lisible et désirable.
Yassin : C’est là que la dimension networking culturel a pris de l’importance. Nous nous sommes dit que la meilleure manière de porter l’événement, c’était de mettre en avant cette idée de rencontre entre mondes, entre disciplines, entre personnes qui ont envie de construire. Ce n’était pas seulement une soirée techno ou un dispositif immersif : c’était aussi une tentative de créer du lien et de faire émerger des alliances.
Parlez-moi des partenaires de l’événement, et de cette mystérieuse application Fairflow.
Yassin : Pour les partenaires, il y a eu plusieurs alignements très forts. Nous avons trouvé deux sponsors dans un temps très court, et cela a été déterminant. D’abord Leddis, qui a cru au projet et s’est engagé à le soutenir financièrement. Il y a eu aussi le Metroclub, avec qui nous avions déjà collaboré, et qui ont soutenu le projet parce qu’ils en comprenaient le sens. Tout cela s’est fait assez naturellement, mais avec beaucoup de travail derrière. Concernant Fairflow, c’est un projet plus large sur lequel je travaille depuis un moment avec un développeur. L’idée, c’est de créer un outil de gestion collaborative et financière pour les structures culturelles, notamment les ASBL, afin de mieux organiser les contributions, les dépenses, les recettes, et surtout de rendre tout cela plus transparent. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes ne comprennent pas les outils existants, ou bien ils sont dépendants de systèmes intermédiaires qui leur prennent une partie importante de leurs revenus. Nousn nous cherchons une autre voie : comment créer un fonctionnement plus contributif, plus lisible, plus juste, qui permette à des artistes de mutualiser, de structurer, de facturer, de réinvestir dans leurs projets, et de le faire sans opacité. Notre ambition, à terme, c’est que des artistes puissent comprendre le système, utiliser ses outils sans s’y perdre, et même réinjecter ensuite une partie de ce qu’ils construisent dans la culture elle-même. Nous pensons cela à long terme, et pas uniquement pour la Belgique. L’idée, c’est de créer des outils adaptables et des modèles reproductibles.
Nina : Au fond, c’est la même philosophie que pour WITHIN. Il s’agit de donner aux artistes les moyens de durer. Pas seulement de créer. Créer, beaucoup savent le faire. Mais faire en sorte que cette création puisse s’inscrire dans le temps, qu’elle puisse être portée par des structures, protégée, financée, développée : c’est cela qu’il faut inventer.
L’événement WITHIN propose de relancer la culture belge. En quoi, selon vous, cette soirée peut-elle répondre à une ambition aussi forte ?
Nina : Je pense que cette soirée répond à cette ambition d’abord parce qu’elle montre qu’il est possible de réunir des personnes issues de différents mondes autour d’une proposition cohérente et exigeante. Elle crée un précédent. Elle prouve qu’on peut produire des formes nouvelles, ambitieuses, sensibles, sans attendre qu’un cadre déjà prêt nous tombe dessus.
Yassin : Pour moi, la relance de la culture passe par la création d’écosystèmes. Cela vaut pour les artistes, mais aussi pour les médias, les structures, les partenaires, les publics. Nous pensons qu’on va voir émerger de plus en plus de contre-pouvoirs culturels : des médias indépendants, des structures plus autonomes, des artistes mieux organisés, des réseaux plus horizontaux. Ce que nous essayons de faire avec WITHIN, Vague Vision Sound et Fairflow, c’est participer à cela. Montrer qu’on peut se structurer sans renoncer à ses valeurs. Qu’on peut comprendre les règles du jeu sans être absorbé par elles. Et qu’en étant à l’intérieur, on peut aussi transformer les choses.

Avec WITHIN, Vague Vision Sound ne propose pas seulement une première soirée réussie : le collectif met en forme une méthode. À l’heure où le secteur culturel cherche de nouveaux appuis pour survivre, cette initiative bruxelloise rappelle qu’une autre manière de faire culture est peut-être déjà en train d’émerger : plus immersive, plus collaborative, plus structurée — et résolument tournée vers l’avenir.
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Crédits photos : © christian.duta
