
Res Nullius
Réalisateur : Thomas Jean
Genre : Documentaire
Nationalité : Belgique
Date de sortie : 6 mai 2026
Premier long-métrage de Thomas Jean (La Minute sauvage), Res Nullius explore la
cohabitation entre humains et non-humains à Bruxelles et interroge notre manière d’habiter une ville, un territoire, qui n’est pas seulement un espace urbanisé mais un écosystème vivant. En suivant la trace d’un sanglier aperçu dans un parc bruxellois, Thomas Jean mène une quête à la fois concrète et symbolique. À travers les regards d’urbanistes, de naturalistes et d’acteurs de terrain, Res Nullius met en lumière les liens entre biodiversité, aménagement du territoire et justice sociale.
Le documentaire est structuré comme une balade dans Bruxelles ponctuée de rendez-vous,
on y visite le centre piétonnier, la friche Josaphat, Saint-Gilles, Gare du Midi, la Senne… Et
c’est une joie de visiter Bruxelles, de reconnaître des coins de rue, sous le prisme que
proposent Jean et ses invités. On peut déplorer le manque d’intervenantes invitées à
prendre la parole. Cependant, n’est-ce pas représentatif d’un problème systémique plus que des choix délibérés du réalisateur ?
Jean navigue entre un ton parfois grave et parfois plus léger, partageant ses états d’âmes
ou faisant des observations plus candides. La musique de Jeremy Ragheb sert de ponctuation et de respiration entre des tronçons riches en informations et accompagne
parfaitement la voix-off de Jean. Notons la virtuosité de la première séquence du film, qui
déploie en cinq minutes tous les enjeux approfondis par la suite et nous introduit à la fois à
l’humour du réalisateur, à son émotion et à son propos. A Diamant, regards et manières de
vivre se croisent : le naturaliste observe, un musicien (Jeremy Ragheb ?) joue, un renard sur les rails fait les poubelles, quelqu’un le filme et le tram arrive.
Un lien peut se faire entre Res Nullius et Le vivant qui se défend de Vincent Verzat,
dans lequel Thomas Jean fait également une apparition. Tout comme dans le documentaire
de Verzat, l’objectif est tourné vers le vivant sur le pas de la porte, ou la nature de proximité. Démarche particulièrement d’actualité car elle permet de se rendre compte que
l’émerveillement est possible sur un trottoir, et que continuer de différencier espaces
humains et espaces naturels est concrètement obsolète quand des faucons crécerelles
nichent sous nos toits.
La question de la visibilité est primordiale : le documentaire cherche à rendre visible
l’existence de la faune et de la flore bruxelloise, car pour l’instant cette richesse naturelle, c’est « comme si ça n’existait pas. » Si ça n’existe pas pour le passant dans la rue, ça
n’existe pas institutionnellement et politiquement. Rendre visible leur fragilité (c’est toujours une nécessité) mais il ne s’agit pas que de ça. Visibiliser les cohabitations qui existent déjà ici et maintenant, mais aussi l’adaptation des espèces dans ce milieu urbain, leur ingéniosité et leur résilience. Peut-être devrions-nous nous en inspirer ?
Dans le discours dominant, on n’arrive pas à se départir de cette idée que tout espace vert
doit être géré, possédé, entretenu, optimisé par l’humain, et que c’est une question mineure dans les problématiques sociales de Bruxelles. Or les diverses interventions du film permettent de comprendre pourquoi les deux combats (justice sociale et justice
environnementale) sont en fait difficilement dissociables quand ceux et celles qui souffriront en premier des perturbations climatiques, de la mauvaise qualité de l’air et d’une déconnexion globale du vivant sont les habitant.e.s du croissant pauvre de la capitale. Un documentaire fort de sa cohérence, qui explique, réjouit et émeut.
