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    Rencontre avec Mélanie Lefebvre la fondatrice d’HEYA, « un outil objectif, accessible, inclusif et équitable »

    HEYA est une communauté professionnelle et une plateforme numériqué dédiée au secteur culturel et artistique. Sa fondatrice, Mélanie Lefebvre nous explique un peu d’où vient HEYA, quels sont les objectifs de ce projet et nous parle des HEYA Session, des soirées qui mêlent networking et scènes ouvertes.


    Pour commencer simplement, qui es-tu et quel est ton parcours ?

    Je m’appelle Mélanie Lefebvre et je suis une ancienne attachée de presse, chargée des relations publiques et chargée de communication dans un théâtre, donc plutôt orientée arts de la scène à la base.

    Je me suis rendu compte qu’il manquait un outil qui aurait été formidable à l’époque où je travaillais dans un théâtre et qui m’aurait bien aidée à créer mes dossiers de presse, etc. Un outil pour avoir des informations sur les gens qui m’entouraient, notamment les équipes artistiques, mais aussi les techniciens, les gens de l’administration, etc. Cet outil aurait pû être une sorte de réseau, un répertoire de tous les professionnels des arts et de la culture. C’est ce que j’ai voulu créer en quittant mon travail dans ce théâtre et cet outil, c’est devenu HEYA. 

    HEYA, c’est un répertoire, un réseau professionnel, c’est une manière de retrouver les personnes qui travaillent dans le secteur et d’avoir des informations sur elles, c’est-à-dire leurs biographies, leurs expériences, leurs compétences, tout ce qui nous permet de les visibiliser, de partager leurs profils et, éventuellement, de collaborer, de créer des connexions professionnelles avec elles.

    Donc, c’est ça l’élément déclencheur : quand tu étais attachée de presse ? Comment se dit-on : “Ça y est, je me lance dans cette grande aventure” ?

    Il faut une certaine dose d’inconscience, je suppose. On ne se rend pas tout de suite compte du chantier que c’est. J’ai commencé par une longue étude de marché parce que je voulais savoir si ce que j’avais flairé valait le coup. C’était vraiment un moyen de vérifier que ce que j’avais observé dans les arts de la scène était aussi valable dans toutes les disciplines.

    Car il existe déjà plein d’outils. Est-ce que, si j’en fais un supplémentaire, il aura vraiment une valeur particulière ? 

    Pour moi, ça n’a une valeur particulière que si on réunit vraiment tous les professionnels du secteur, parce qu’il existe déjà des choses pour les arts de la scène, pour la musique, pour le cinéma, pour les arts visuels, pour la littérature, etc. Il existe des plateformes différentes qui sont un peu monodisciplinaires. 

    Notre plus-value, elle est dans le fait de croiser, de créer des synergies. Mais cette synergie existait déjà dans la réalité. Au sein du théâtre où je travaillais, je croisais des photographes, de la vidéo, de la musique, de la danse et je me disais que le digital n’est absolument pas le reflet de ce qu’on vit tous les jours dans l’art et la culture. 

    Donc, pas de limite ici ?

    Non, notre but est de créer des connexions qui vont au-delà du réseau professionnel, du cercle ou du bouche-à-oreille, que l’on pourrait avoir. C’est de permettre d’aller chercher des collaborations qui soient réellement ce que l’on recherche, avec un système de critères objectifs, dans un moteur de recherche avec des filtres précis où l’on peut cibler une compétence, une expérience. Un peu comme quand on recherche un logement pour les vacances sur Booking, Airbnb, etc., où il y a un système de filtres pour se rapprocher du budget voulu, pour savoir s’il y a une piscine ou non, etc.

    Est-ce que tu es seule derrière ce projet ou êtes-vous plusieurs ? Comment se passe l’organisation de ce projet ?

    À la base, je suis seule derrière le projet mais, assez vite, j’ai eu besoin de quelqu’un en IT car je ne suis pas une personne tech (une personne spécialisée dans le domaine des technologies et de l’informatique). Je n’y connais pas grand-chose hormis ce que j’ai appris pendant mes expériences en communication ou comme attachée de presse (par exemple : pour gérer un site web, etc.).

    Je n’ai pas appris à construire un site web. Une fois qu’il est créé, je peux intervenir dedans mais il fallait vraiment quelqu’un qui soit l’architecte de cet outil. De mon côté, je m’occupe plus de la partie gestion de projet, relations publiques et communication.

    Donc, Matthieu est arrivé assez vite parce qu’il fallait penser cet outil, le construire, challenger mes idées pour essayer de recentrer sur une, deux, trois fonctionnalités. Parce que, évidemment, au départ, on arrive avec un objet rêvé, fantasmé, qui pourrait tout faire, qui pourrait convenir à tout le monde. Et puis, la première discussion avec un développeur, ça va être : ”Attends, attends ! Qu’est-ce que tu veux mettre ? Qu’est-ce que les gens vont venir chercher en premier lieu ? Qu’est-ce qu’on va développer en second lieu ? Et en troisième lieu, dans quel ordre on va le faire ?”. 

    Il faut apprendre à renoncer à certaines choses. On ne va pas s’adresser à tout le monde d’un coup. Donc voilà, c’était aussi remettre de l’ordre dans ces idées. Le premier gros chantier était l’étude de marché. Le second, c’était de traduire les idées et les fantasmes de cet outil dans quelque chose de concret, qu’on peut montrer demain et le faire tester déjà auprès de quelques personnes. Et puis le troisième, c’est de faire ce test qui est en ce moment en ligne. 

    Depuis combien de temps ce test est-il sorti ?

    Il est sorti le 9 avril. On est à 235 testeurs à l’heure où je parle. C’est vraiment un chiffre qui nous plaît. Maintenant, on voudrait arriver à 300 avant la fin de l’été. On y arrivera sûrement mais il faut aussi que ce soit 300 profils bien complétés. Car il faut vraiment que ce soit des profils qui soient attrayants pour le jour où on ouvrira la plateforme. Ce sera une plateforme avec une formule freemium, un peu comme Spotify : il y a une partie gratuite et puis, au bout d’un moment, il faut prendre un abonnement mensuel ou annuel.

    Qu’est-ce qu’elle apportera, cette formule ?

    Avec la formule, on pourra s’inscrire et maintenir son profil sur la plateforme. Les bêta-testeurs sont les premiers qui nous aident à construire l’outil et ils bénéficieront de la gratuité pour la première année.

    Y a-t-il d’autres options qui vont arriver dans le système payant ?

    On voudrait amener un service juridique en ligne. Et tout un ensemble d’informations, de ressources sur les différents secteurs pour que ça devienne réellement le réseau des gens qui travaillent dans l’art et la culture en Belgique. 

    Et ce n’est pas trop compliqué d’envisager des ressources juridiques dans plein d’arts différents ? 

    Oui et à la fois il y a déjà des gens qui s’y intéressent. Il y a Working in the Arts, qui a ouvert pour tout ce qui est attestations et allocations des travailleur.euses des arts. Il y a des plateformes comme Amplo, un bureau social pour les artistes qui s’occupe déjà de ça et qui a une cellule juridique. Il y a aussi L’Atelier des Droits Sociaux, bien connus d’énormément d’artistes à Bruxelles. C’est vraiment le numéro qu’on appelait quand on avait une question ciblée, parce qu’il y a beaucoup de cas par cas. Le statut de travailleur.euse des arts, c’est quelque chose qui est assez unique, ça demande un suivi particulier. Ce sont des situations qui vont ressembler à une autre et en même temps, qui auront leurs particularités. Ce qu’on voudrait apporter, c’est aussi une expertise qui soit certifiée et qui puisse répondre aux questions des membres. 

    Et tu seras en collaboration avec d’autres plateformes ou alors ce serait des gens de chez toi ?

    Dans l’idée, c’est vraiment de faire des partenariats, de reprendre ce qui existe et voir ce que l’on pourrait mettre en commun, développer ensemble, etc. HEYA n’a absolument pas vocation à remplacer toutes les plateformes existantes. Pour le cinéma, tu as ton profil sur Cinergie, pour la littérature, sur Bela ou pour la musique, sur Court-circuit. Mais comment on peut te trouver si on est dans un secteur et qu’on voudrait quelqu’un d’un autre secteur ? Si moi, je cherche quelqu’un de spécifique, comment je fais ? 

    HEYA va vraiment remplir le rôle de la structure, de la personne qui va te permettre d’être trouvable et de sortir dans un moteur de recherche. Par exemple, si je veux un musicien qui parle anglais et espagnol et qui est libre pour aller dans un festival dans deux semaines, je vais juste taper musiciens, tels instruments, les langues parlées, les disponibilités, etc. Et je vais tomber uniquement sur les personnes qui ont indiqué être disponibles à ce moment-là, etc. C’est ça la fonction de mise en réseau, mise en relation et de recherche de collaborations. C’est vraiment la force de HEYA, grâce à ce répertoire qui sera 100% objectif, accessible et inclusif.

    On veut vraiment aller à l’envers de tout ce mouvement des réseaux sociaux où ce sont toujours les mêmes qui ressortent : ceux qui ont le plus de moyens, le plus de connaissances dans l’utilisation de ces réseaux ou ceux qui ont le plus de popularité car plus tu as de likes plus c’est facile d’en avoir. Sur les réseaus actuels, il n’y a pas moyen d’utiliser un vrai moteur de recherche, la recherche ne sera ni objective ni exhaustive. Même si on verra si on arrive à être exhaustif avec HEYA.

    Donc tu as un gros travail à faire sur ces critères ?

    On a un gros travail à faire sur tous les critères et on a un gros travail à faire sur le moteur de recherche. Ce sont des fonctionnalités qui vont être importantes et qui coûtent cher à développer. Elles coûtent en temps et en développement. Ce seront les missions de HEYA, mais on fait vraiment petit à petit, parce qu’il faut construire l’outil brique par brique. On n’est pas du tout subventionné, on n’a pas d’aides particulières. On cherche plutôt des fonds privés, parce qu’on se rend compte que les subsides dans le secteur culturel et artistique, c’est très compliqué et que ça diminue toujours, que c’est toujours moins accessible. 

    C’est quoi la journée-type de l’entrepreneuse qui gère HEYA ?

    Alors ça, c’est une sacrée question, parce qu’il y a beaucoup et beaucoup de choses différentes. On va plutôt dire dans une semaine-type. Donc, il y a beaucoup d’admin : il ne faut pas avoir peur de faire de l’administratif. Il y a la préparation des événements, c’est quelque chose qui est au cœur du projet et qu’on veut maintenir. Mais aussi la recherche d’artistes pour ces événements. Il y a aussi la communication, qui passe encore beaucoup par les réseaux sociaux mais aussi par le site d’HEYA. Car si on a une application actuellement en test, on a aussi un site internet pour lequel il ne faut pas faire de profil. Dessus, on a une partie blog, des comptes-rendus des événements et aussi une partie témoignages des artistes qui y sont passés.

    Et enfin, il y a surtout la recherche des sous ! Comment recherche-t-on des sous avec ce genre de projet ? Et bien, on va pitcher ! Donc on travaille aussi les pitchs. On travaille sur ce qu’on appelle le pitch deck, la présentation qu’on va soumettre au jury et aux personnes qui vont nous écouter. On doit aussi rechercher les bonnes personnes parce qu’on est dans l’entrepreneuriat culturel et que c’est un statut un peu bâtard. Je ne conseille à personne de faire ça. Ce n’est vraiment pas confortable, parce qu’on est entre deux mondes qui ne sont pas toujours très connectés. Ce n’est pas 100% lucratif ni 100% associatif. On est dans du business et, en même temps, c’est connecté à l’art et à la culture directement, car c’est un outil qui se veut au service des gens qui travaillent dans ce secteur.

    Donc, c’est compliqué. Dans le paysage des start-ups où j’ai pu être accompagnée, j’étais la seule à faire quelque chose d’artistique. Tout le monde faisait de l’IA, des logiciels,… Il n’y avait rien dans l’art et la culture. 

    D’ailleurs, à ce propos, l’IA aura une place dans ce projet ?

    Oui, car ça fait gagner énormément de temps. Aujourd’hui, on est que deux dans une dans l’équipe. L’IA nous permet de coder, de répondre aux suggestions, de prendre en charge tous les feedbacks, à travers un formulaire qui a été établi par Matthieu.

    Matthieu est vraiment la personne qui est derrière tout l’outil, qui pense les choses au quotidien mais il est aussi photographe. Donc il a un bon regard sur tout ça, parce qu’il sait de quoi il a besoin lui-même en tant que photographe. Il connaît bien aussi le secteur de la musique. Il a vraiment un regard assez aiguisé sur tout ça. On n’a pas besoin de faire quarante réunions pour prendre des décisions. Il a une intuition, il a des besoins et des envies qui se confirment complètement sur le projet. Je le vois vraiment comme un partenaire depuis quelques mois et j’espère qu’on continuera longtemps à deux.

    Donc l’IA vient en soutien pour nous aider à mettre des outils en place tous les jours, pour maintenir le site comme il est aujourd’hui. Pour demain, elle nous permettra d’aller suggérer des modifications dans les profils des artistes. Car avec HEYA, on veut leur permettre de se concentrer sur leur cœur de métier et de ne pas se disperser, de gagner du temps avec cet outil qui leur suggérera des modifications de type “on voit que t’as sorti un nouvel album, est-ce que tu veux l’ajouter sur HEYA ?” Il y aura une recherche permanente sur les membres et on leur suggérera des choses pour essayer de les inviter à être proactifs sur le changement de leurs fiches, de leurs profils, pour qu’ils soient au maximum à jour. Cela permettra de devenir un site de référence. Par exemple, si je remets ma casquette d’attachée de presse au théâtre et que je cherche une biographie de telle musicienne qui intervient dans le spectacle, je sais alors que sa biographie a été mise à jour à telle date et je peux totalement me fier à cette source.

    Sinon, dans ma semaine-type, il y a aussi la rencontre avec des partenaires. Aujourd’hui, il y a déjà un certain nombre de partenaires qu’on peut voir sur notre site web, mais il y en a énormément qui sont prêts à nous soutenir aussi quand l’objet sera totalement en ligne. Il faut donc faire beaucoup de rencontres, parler d’HEYA un maximum et à un maximum de personnes. C’est aussi boire des cafés…  De parler aux fédérations professionnelles, qui sont très importantes pour les gens de chaque secteur.. Il y a par exemple le Réseau des Arts Chorégraphiques (la RAC) ou la Fédération des Arts Plastiques (la FAP), etc. Elles touchent pas mal de personnes et ce sont des personnes qu’on voudrait potentiellement sur la plateforme. C’est un travail de relations publiques et c’est ce que je préfère.

    Ça va faire beaucoup de cafés.

    (Rires)

    Tu disais que tu attendais trois cents personnes pour la fin de l’été, mais globalement, c’est à quel moment que tu projettes de lancer officiellement la plateforme ? Pas forcément une date précise mais quel est l’objectif à atteindre pour y arriver ?

    On aurait besoin de sous en fait. Avec Matthieu, on aimerait pouvoir continuer à se consacrer à 100% à HEYA. Mais le problème, c’est qu’il faut qu’on survive, qu’on se rémunère et qu’on soit bien financièrement pour pouvoir porter tout ça. Et ça, malheureusement, ce n’est pas encore garanti. Donc, on a vraiment besoin de lever des fonds et en attendant, on continue de travailler sur le projet parce qu’on aime ça. Les start-ups fonctionnent aussi parce qu’à un moment donné, on passe des fonds propres à des investisseurs qui vont vraiment croire au projet, d’y mettre un billet, un ticket comme on dit dans le jargon. 

    Et nous, ce qu’on voudrait, c’est quelqu’un qui mette un ticket et qui soit un expert du secteur qui nous apporte quelque chose, qui a un réseau particulier,… Vu qu’on veut aussi se développer en Flandres, ça pourrait être ça. On voudrait aussi toucher le B2B donc ça peut être une structure, ça peut être plusieurs partenaires qui se mettent ensemble, etc. 

    Mais cette question des sous, elle est centrale, parce que c’est un projet qui coûte et la plateforme coûte au quotidien, il y a des frais fixes. Il faut qu’on arrive aussi à passer ce ce gap-là, qu’on soit payé pour continuer à travailler dessus, et que l’argent rentre assez pour que l’outil continue à se développer. 

    Tu viens de soulever un point qui était une des questions que je me posais. Dans quelle optique voulez-vous vous développer ? Une plateforme belges francophone, flamande et francophone ou même internationale ? Quel est l’objectif raisonnable ?

    On a des objectifs raisonnables et en même temps ambitieux, ne nous cachons pas. C’est donc d’être pluridisciplinaire, d’arriver à convoquer toutes les disciplines. Et je suis assez contente parce que, d’après le bêta-test, on est déjà sur quelque chose d’assez varié. 

    Le fait d’être pluridisciplinaire, c’est vraiment un challenge. 

    On veut vraiment que ce soit une plateforme de référence pour ce qu’on appelle les ICC, les Industries Culturelles et Créatives. Et ça, ça englobe énormément de personnes, c’est plus de deux cent mille travailleur.euses en Belgique. 

    Des deux côtés de la Belgique ?

    Oui des deux côtés de la Belgique : une Belgique totale, unifiée, ensemble ! Et ça, c’est le deuxième challenge. On aimerait convoquer la Belgique entière. On part du principe qu’énormément d’objets artistiques pourraient traverser la frontière linguistique et aller dans l’autre communauté. 

    Ce sera un gros travail, non ? 

    C’est un gros travail mais avec les technologies d’aujourd’hui, ce n’est pas le produit qui coûterait le plus. On a déjà développé la plateforme pour qu’elle soit en français, néerlandais et anglais de base, et on travaille tous les jours sur les traductions. C’est déjà là. Donc, si un Flamand, une Flamande veut s’inscrire demain, aucun souci, parce que c’est fait pour. 

    Mais aller chercher ce réseau-là, ça veut dire avoir compris comment ça fonctionne alors que ça fonctionne un peu différemment d’ici. Il y a notamment moins de besoins, au niveau soutien administratif. Mais je ne suis pas du tout une spécialiste car mon réseau, c’est surtout Bruxelles et le théâtre. Pour la Wallonie, on faisait déjà beaucoup de liens, notamment avec les programmateur.trices, la diffusion, etc. Donc, c’était, c’était quelque chose que j’avais déjà approché et étudié. Par contre, pour la Flandre, il faudrait quelqu’un qui connaisse bien le marché, qui parle bien flamand, qui soit vraiment la base qui nous permettrait de développer cette partie. Mais on la prévoit pour plus tard. 2026, on va se concentrer sur Bruxelles et la Wallonie. Et en 2027, on commencera à étudier le marché flamand.

    En fait, à part le théâtre francophone bruxellois qui nécessite des sur-titres ou sous-titres (et du coup, un poste en plus, des sous en plus), tout autre type d’objets artistiques pourrait traverser la frontière communautaire, au lieu d’aller en France, en Suisse et voire même au Canada, parce que c’est francophone. 

    Ce qu’on voudrait aussi avec HEYA, c’est montrer le rayonnement de l’art et de la culture en Belgique et donc faire un outil qui soit accessible à toute personne en Belgique. Et peut-être d’aller ailleurs après. On a déjà des Français, des Espagnols, des Italiens qui nous regardent.

    L’art n’a pas de frontières, donc ça peut aller très vite.

    Oui, ça peut aller vite et les besoins sont identiques qu’on aille en France, en Italie ou en Espagne. En fait, les gens qui travaillent dans les ICC sont des indépendants qui passent trop de temps à gérer leur propre communication, etc. Des gens qui ne sont pas forcément bien outillés, qui ne veulent pas ou ne savent pas utiliser comme il faudrait les réseaux sociaux et le marketing digital en général.

    Donc ce qu’on veut faire, c’est amener un outil qui soit neutre à ce niveau-là et qui soit objectif, accessible, inclusif et équitable. C’est quelque chose qui manque dans les réseaux sociaux actuels, je trouve. Je vois la frontière que ça peut créer entre un artiste qui sait les gérer et celui qui ne sait pas les gérer. Les personnes qu’on va trouver le plus facilement et le plus souvent ce seront celles qui seront visibles. C’est ça que je n’aime pas. C’est pour ça qu’à partir du moment où sur HEYA, tu payes un abonnement, tout le monde aura accès à la même chose.

    Pour le prix, on l’a revu au minimum pour que la plateforme soit viable. On connaît la précarité du secteur donc on parle d’un abonnement à 55 euros par an, payable aussi par mois. Ce sont des prix qui sont pensés pour que ce soit un maximum accessible et à partir du moment où tu payes ce prix-là, il n’y a pas de plus, pas de Premium plus plus. Soit tu payes, tu peux créer un profil, tu peux avoir toutes les fonctionnalités, soit tu ne payes pas et tu n’as pas accès à tout ça.

    Est-ce qu’il y aura des accès à ceux qui ne payent pas ? 

    Oui, on mettra un minimum. On est en train de voir par exemple pour de la recherche de ressources, mais pas de recherche de mise en connexion. Pour être mis en connexion, il faut avoir un profil.

    Après, honnêtement, on a vraiment le profil des start-up et on challenge le business model à chaque fois : quelles fonctionnalités seront au niveau au moment où on lancera la version payante ? Je peux pas répondre à ça aujourd’hui. Qu’est-ce qui, du coup, sera gratuit ? Je ne peux pas non plus répondre là-dessus pour le moment. 

    On fait un gros travail là-dessus et ça évolue tous les jours. C’est assez excitant d’être à la base d’un projet comme ça. On est un peu chef de projet en fait. On réfléchit à chaque fonctionnalité, parfois on se rend compte que ça n’est pas très utile. Ce sont vraiment les feedbacks des testeurs qui nous font aller dans les bonnes directions.

    Et si on parlait des HEYA Sessions ? On a parlé beaucoup du fonctionnement mais pas encore de ces événements que tu organises en parallèle. Quelle est la genèse de ces événements ?

    Alors la genèse, la vraie de vraie, c’est assez comique. C’est un artiste que je vois jouer dans la rue et que j’invite dans mon salon !

    Un peu avant HEYA, quand j’étais encore attachée de presse dans un théâtre, j’ai rencontré par hasard un artiste de rue qui n’avait plus de batterie sur son ampli. C’était super mais après deux morceaux, il ne pouvait plus jouer alors je lui ai demandé s’il jouait souvent ici, s’il jouait aussi dans d’autres quartiers. Il me dit en riant qu’il joue aussi dans les salons. Le dimanche suivant, il était dans mon salon en train de faire un concert au chapeau avec des amis que j’avais invités, professionnels ou pas du secteur. J’avais trouvé ça très très sympa.

    Je me suis dit que ce qui me manquait surtout avec HEYA, c’est la partie humaine, ce sont les connexions, c’est de voir ces artistes qui seront peut-être demain sur la plateforme, c’est de comprendre réellement leurs besoins, c’est d’avoir cet échange avec eux. Et surtout de les voir performer, de mettre les gens concrètement en relation, de créer des liens. C’est ce que je préférais déjà faire dans mon ancien travail.

    Alors je me suis dit, mais pourquoi on ne ferait pas des événements, pourquoi je ne ferais pas un truc où l’on invite des artistes, et puis moi, j’invite mon réseau, des professionnels de la presse, des programmateur.trices… ? Mais aussi des gens qui veulent papoter et parler de ce qu’ils font et échanger leurs cartes de visite autour d’un verre et autour d’une performance artistique. 

    Tout est parti de ça. On a commencé en janvier 2025 avec de la musique. L’idée était de ne pas révéler où était le concert, parce qu’il se trouve que c’était chez moi et que je n’avais pas forcément envie de donner mon adresse à tout le monde. Donc c’était un lieu tenu secret jusqu’à 24h avant. Et des artistes secrets aussi. Pour la deuxième édition, j’ai annoncé les artistes, mais pas le lieu. Pour la troisième, j’ai annoncé les deux. Cette fois-là, il y avait trois artistes différents et je me suis dit que c’était ce qu’il fallait, inviter des artistes différents, que ce soit à l’image de la plateforme, que ce soit pluridisciplinaire. Donc, dès la quatrième, il y avait douze artistes de diverses disciplines et on a plus lâché ce format jusqu’à aujourd’hui. 

    Et c’est resté limité à douze artistes ?

    Oui, car plus d’artistes, c’est difficile. Ils font des performances de cinq, six minutes. En termes de longueur, il faut que les gens puissent savourer la soirée. Donc, pour un bon équilibre, on garde cette limite. Je pense que cinq ou six minutes, ça permet de rentrer dans un univers et de donner un bel avant-goût.. C’est vraiment un… zakouski. Une petite bouchée qui donne envie d’en voir plus.

    Mais se retrouver à 85 chez moi, à un moment ce n’était plus possible. Pour des raisons de sécurité et pour des raisons de visibilité aussi. Il fallait trouver un autre lieu. J’ai lancé un appel à la fois auprès des gens présents et sur les réseaux et au final, j’avais cinquante lieux qui étaient potentiellement OK avec le format.

    Le choix s’est porté sur La Scène à Schaerbeek, un lieu qui a ouvert il y a un an et qui est un endroit très chaleureux. C’est comme un cabaret, un café-théâtre. Il y a même des gens qui ont connu les éditions chez moi, qui sont ensuite venus là-bas qui m’ont dit que ça faisait très bien le lien. On y est encore jusqu’à la fin de la saison. On va voir pour la rentrée si on continue là-bas. 

    L’avantage, c’est que ça permet vraiment d’avoir les conditions professionnelles, parce qu’il y a déjà toute la technique sur place. Avant, il fallait tout amener. Un salon ce n’est pas équipé. Ou tout cas, moi, je n’avais pas de salon équipé pour accueillir des artistes de manière professionnelle. Maintenant, on a tout sur place. On a aussi une équipe qui gère le bar, le catering. C’est vraiment génial, ce sont de bonnes conditions. 

    C’est quoi, le public cible d’une Heya Session ?

    Ce sont des professionnels qui viennent parce qu’ils se rendent compte que c’est une chouette soirée, c’est une ambiance chaleureuse, c’est du networking, mais sans prétention, sans être trop sérieux. Donc, on prend un verre et on discute avec les gens de manière très chill, on est tous là un peu pour ça. Et puis, 20% des personnes qui sont là sont simplement un public curieux, qui est là pour profiter de la soirée. À partir du moment où on a envie de découvrir des artistes, on est le bienvenu. En une soirée, vous allez avoir douze propositions différentes qui changent toutes les cinq, six minutes. J’ai créé une soirée que moi j’aurais voulu vivre en tant que spectatrice et c’est ce que je propose avec les HEYA Sessions. 

    On invite aussi des parrains et marraines. Pour la dernière session, on a invité L’Union des Artistes. On a déjà invité la SACD, la SABAM, etc., des organismes qui sont des acteurs actifs du secteur et qui sont des interlocuteur.trices indispensables pour toute personne qui crée dans les arts performatifs.

    On découvre des artistes, on découvre, peut-être, de futures collaborations et en plus, on a plus d’informations grâce à ces parrains/marraines qui viennent. C’est un peu une soirée tout en un. Plus que ça, je ne sais pas faire, hein !

    Est-ce que tu as pour terminer, une anecdote insolite ou folle qui s’est passée depuis le début du projet ?

    Elle est chouette cette question. Je ne sais pas s’il y a vraiment quelque chose de fou à raconter mais je voudrais quand même lancer un appel ! En tant que femme indépendante, dans la catégorie entrepreneuriale, j’ai notamment participé à pas mal de networking. J’ai fait des réunions mixtes et des réunions 100% féminines. Dans ces réunions 100% féminines, il y a beaucoup de belles choses, notamment la sororité, le soutien parce que, de toute façon, il n’y a qu’à regarder les chiffres, c’est effrayant, on est tellement en retard par rapport à l’entrepreneuriat masculin. Que si on ne se serre pas un peu les coudes, on se tire une balle dans le pied. Donc on a un soutien presque infaillible entre nous, et c’est super. Mais quand on est accueillies dans des lieux, on pense toujours que les femmes mangent trois carottes crues, deux choux-fleurs et une sauce cocktail. Et c’est vraiment quelque chose qui se répète à chaque fois. Alors, s’il vous plaît, si vous êtes des personnes qui organisez ces networkings, faites de la nourriture, de la vraie, mettez des choses à manger ! Parce qu’on sent les odeurs des networkings masculins d’à côté. Ça sent la vraie nourriture et nous, on a rien à manger et ça, ça ne va pas du tout. Si j’ai un seul coup de gueule à faire sur cet entrepreneuriat 100% féminin, c’est qu’on n’y mange jamais !

    J’avais justement pensé à t’interroger sur le fait d’être une femme entrepreneuse donc c’est bien qu’on en parle. 

    C’est quand même un facteur important. C’est peut-être plus galère de ne pas avoir un cofondateur homme à mes côtés ? Par exemple, quand une femme – peu importe ce qu’elle a déjà créé dans son entreprise – va avec un homme à la banque pour un prêt, c’est l’homme qu’on regarde, même quand c’est elle qui a tout fait. Je pense qu’il faut d’abord considérer qui porte le projet avant de savoir à qui on va s’adresser quand on parle d’argent, parce qu’on le fait de manière assez automatique, on ne regarde pas assez les femmes au moment de parler d’argent. Et c’est important de changer ce regard-là, parce qu’il y a de plus en plus de femmes qui prennent cette place qu’on ne leur donne absolument pas. Je pense que ça vaudrait la peine de faire un petit peu le point sur quels projets on défend et lesquels sont créés par des femmes. Souvent ce sont des parcours qui sont plus compliqués parce qu’elles ont eu plus de portes qui ont été fermées, parce que rien ne leur est donné, qu’elles doivent se battre trois fois plus, etc.

    Et qu’elles ont été mal nourries en networking en plus !

    Oui, en plus ! (rires)

    Plus d’infos sur HEYA : https://www.hereyouart.com/
    S’inscrire pour la dernière HEYA session de la saison : https://www.hereyouart.com/sessions

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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