Rencontre avec David Oelhoffen

Avec comme point de départ une nouvelle de Camus, Loin des hommes nous emmène dans le désert, à la croisée des destins de Daru, un pied-noir espagnol, et de Mohamed, un paysan algérien accusé de meurtre. Rencontre avec le réalisateur David Oelhoffen.

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Votre précédent film, Nos retrouvailles, date déjà de 2007. Ces années ont-elles été l’occasion de faire une pause dans votre carrière ou avez-vous mené d’autres projets ?

Si j’avais eu une parfaite maitrise de ce qu’il se passait pour moi, j’aurais tourné avant. Le projet Loin des hommes était bloqué par un conflit avec un producteur et cela a été un film relativement cher et difficile à financer. C’est le cinéma : parfois ça prend plus de temps que prévu.

J’ai effectivement profité de ce temps-là pour développer des projets personnels, puis j’ai écrit des scénarios pour des amis réalisateurs, comme L’affaire SK1 (Ndlr : David Oelhoffen est co-scénariste de ce film annoncé pour début 2015). J’ai aussi écrit d’autres scénarios comme Dans les forêts de Sibérie, qui va être tourné cet hiver par Safy Nebbou, ou un film pour Nicolas Giraud, un acteur de Nos retrouvailles qui a un petit rôle dans Loin des hommes où il joue l’officier.

Votre film est inspiré d’un texte de Camus, « L’hôte ». était-ce un défi de travailler à partir d’une nouvelle aussi courte ?

C’était en même temps un défi et une force : il y avait beaucoup de travail à faire mais j’avais une grande liberté. C’était plus confortable et plus facile que d’adapter une œuvre majeure bien connue du grand public. Je ne me serais pas lancé dans l’adaptation d’une œuvre de Camus comme L’étranger ou Le premier homme.

Pour compléter les blancs, il y a eu tout un travail de documentation sur l’Algérie des années 50, le système colonial, l’œuvre de Camus, etc. Tout cela pour arriver à une traversée du désert qui n’existait pas dans la nouvelle, mais qui paraisse juste et connectée à une certaine réalité.

Une autre façon d’adapter la nouvelle a été de développer le personnage de l’Algérien qui dans la nouvelle n’a pas de nom, et de lui donner une histoire : un prénom, une identité, une famille, des casseroles, etc., quelque chose de semblable à ce qu’a Daru.

Pourquoi avez-vous choisi cette nouvelle-là ?

Comme beaucoup d’ex-lycéens j’avais lu les principaux textes de Camus mais pas L’exil et le royaume. Cela a vraiment été une lecture de hasard : le recueil m’avait initialement été offert par un ami pour le texte « Jonas » qui parle d’un peintre et de la solitude du créateur. Parmi les autres nouvelles, « La femme adultère » m’a semblé merveilleuse et pourrait d’ailleurs aussi faire l’objet d’une adaptation : il y a un début de matière, on sent qu’il y a des fils à tirer.

J’avais le même sentiment avec « L’hôte », mais en plus, sans bien savoir pourquoi, le texte m’a beaucoup ému. Daru me touchait : on voit à quel point il a envie de bien faire, mais à quel point c’est difficile et comme il est dur de s’engager politiquement dans un monde confus.

Enfin, tout ça me semblait assez connecté avec le monde réel et contemporain, connecté aux nombreux conflits qu’on connait et avec toutes les frictions entre le monde arabe et le monde européen, occidental. Il y a aussi d’autres raisons peut-être plus intimes, mais que j’ai découvertes chemin faisant… Notamment que mon père était instituteur en Algérie pendant la guerre. Mais cela je n’y ai pas forcément pensé tout de suite.

Un texte nous atteint parfois d’une manière très complexe.

Oui. C’est l’inconscient qui ne se manifeste pas tout de suite. Il faut dire que derrière tout cela, il y avait une sorte de secret. Quand j’étais gamin, j’ai découvert un jour une lettre de menaces de mort contre mon père dans la boîte aux lettres. Je lui ai posé des questions, il m’a dit qu’il avait été instituteur pendant la guerre en Algérie, mais je n’en ai pas su beaucoup plus. Ce refus de mon père et des autres d’en parler est ce qui m’a inconsciemment porté vers ce texte ; cela m’a donné une envie profonde d’aller vers des choses qui n’ont pas été racontées.

Le film m’a fait comprendre que tous les gens ayant vécu l’Algérie de ces années-là n’aiment pas en parler, ni côté français ni côté algérien. Ce secret est selon moi très lié à l’extrême déception de ce qu’est devenu la guerre de libération et le FLN (Ndlr : Front de Libération National). Dans le cas de mon père, c’était effectivement quelqu’un qui s’est engagé au parti communiste français pour des raisons anti-coloniales et qui a été porteur de valises pour le FLN. C’est pareil pour le père de Reda Kateb, un homme de théâtre algérien très impliqué dans le mouvement dans un premier temps et qui s’est retrouvé complètement ostracisé dans un deuxième temps.

Viggo Mortensen dans le rôle du pied-noir Daru est un choix plutôt surprenant. Comment s’est fait ce choix d’acteur ?

Dans le film Daru n’est plus un pied-noir français, mais un pied-noir d’origine andalouse. Il est suspecté par les Français à cause de son mode de vie et parce qu’il n’a que des élèves algériens dans son école. Comme j’avais le désir que les deux personnages soient sur un pied d’égalité et de raconter une histoire de fraternité et non pas de paternalisme, j’avais envie que Daru ait comme Mohamed des problèmes de communauté, qu’il soit un paria, un outsider. Ces deux personnages ne peuvent pas facilement se réfugier dans leur communauté. Ils sont obligés de trouver leur voie par des moyens individuels, y compris par la fraternité et la reconnaissance de l’autre en face d’eux.

Au vu des changements apportés au personnage de Daru, j’étais à la recherche d’un acteur étranger parlant espagnol, car choisir un acteur français aurait à nouveau simplifié cette identité que je voulais plus complexe et plus douloureuse. Je savais que la langue maternelle de Viggo Mortensen était l’espagnol, aussi bizarre que cela puisse paraitre au grand public, et je l’avais déjà vu jouer dans le film espagnol Alatriste (2006). D’ailleurs, quand dans Loin des hommes il tue un cavalier algérien, il jure en espagnol. Ce n’est pas quelque chose qui était prévu, c’est vraiment sorti du tréfonds de ses tripes. Alors quand j’ai appris qu’en plus il parlait français, ça m’a semblé très intéressant pour le film.

Je me doute que voir Viggo dans ce rôle est à première vue surprenant, mais ce choix me semblait nourrir le personnage de Daru. Viggo amène une espèce de trouble sur son identité : on ne sait pas s’il est Américain, Danois, Espagnol, Argentin, etc. Il est un peu tout ça et il n’est rien de tout ça. Il a d’ailleurs cette mélancolie, cette douleur identitaire particulière qu’il apporte à Daru.

Votre mère étant Espagnole, ces modifications ont-elles aussi à voir avec votre biographie ?

Oui, mais aussi avec la biographie de Camus, puisque sa mère était d’origine espagnole. Ce n’était pas une famille qui était intégrée dans la communauté pied-noire bourgeoise : sa mère était quasiment illettrée. En fait le groupe des pieds-noirs était complètement disparate avec des Français, des Espagnols, des Italiens, des Maltais, etc. Les « petits pieds-noirs » sont justement une communauté dont on n’a jamais parlé dans les films français où on se limitait à la communauté pied-noire des films d’Arcady, avec tout le folklore. Mais on n’a jamais parlé de ces gens qui étaient plus victimes de l’histoire qu’autre chose.

loin des hommes affiche

Comment s’est fait le choix de Reda Kateb ?

Reda, je l’avais rencontré à l’occasion de Nos retrouvailles pour un rôle de boxeur qu’il n’a pas obtenu à cause de sa technique de boxe. Mais il m’avait déjà impressionné, il m’avait semblé hyper charismatique. Je m’étais dit que si jamais Loin des hommes se faisait, je le ferais avec lui. Peu de temps après on a fait une lecture du scénario sur France Culture et j’ai demandé à Reda de jouer le personnage de l’Algérien. Finalement, on a attendu notre moment, puis on a fini par faire le film ensemble.

Après, il fallait quelqu’un qui ait beaucoup de charisme et de présence pour exister en face de Viggo. Non pas que Viggo cherche à voler la vedette, mais c’est quelqu’un qui a un tel charisme physique qu’il fallait que Reda en ait aussi de son côté pour ne pas être éteint, surtout dans un rôle aussi passif.

Il y a une scène qui contraste avec l’ensemble du film : celle du bordel.

Oui, elle est importante. Daru essaye de donner à Mohamed le goût de vivre. Il se dit que tous les moyens sont bons, celui-là y compris, pour lui montrer que la vie c’est aussi le désir, l’amour, même l’amour physique. Or, c’est finalement Daru qui fait le plus grand voyage dans cette scène lorsqu’il réalise qu’il est à moitié mort. Il expérimente une prise de conscience personnelle et politique. Il se rend compte que sa place dans la société n’est pas aussi légitime qu’il le pensait, et que même sa façon de vivre n’est pas aussi défendable qu’il le croyait, puisqu’il vit hors le monde, hors les femmes, hors la vie, hors la générosité. La scène n’est pas du tout arbitraire : Daru y est totalement déstabilisé parce que c’est la fin du deuil de sa femme, le retour du désir, le moment où il réalise qu’il vit dans une impasse. La vie c’est l’amour, le partage, toutes ces composantes. En plus, ces bordels étaient une réalité sociologique : l’Algérie en était truffée pendant toute la période de colonisation.

Était-ce difficile de ne pas tomber dans un film politisé, de ne pas faire de propagande, volontaire ou involontaire ?

Pour moi le colonialisme s’est jugé tout seul : comme tout système injuste, il a fini par s’effondrer, cela va dans le sens de l’histoire. L’histoire du film se passe au moment de l’effondrement d’un système, un effondrement juste, mais mal prévu et mal anticipé par l’Europe. Ni Daru ni Mohamed ne tiennent les rênes de l’histoire et ils ne contrôlent pas vraiment leur destin en-dehors de leurs décisions individuelles. Eux qui ne peuvent pas se réfugier dans leur communauté, comment font-ils pour s’en sortir et s’entraider ? Suivre le point de vue et le ressenti des victimes de l’histoire est ce qui m’intéresse.

C’est ça qui me semble être le lien avec le monde actuel. Dans ces moments de bascule de l’histoire, de chaos, de violence, les discours nationalistes, de peur, de guerre l’emportent. C’est ce qui se passe en ce moment en Israël et en Palestine. Pourtant, je suis sûr qu’il y a des Daru des deux côtés, des gens qui pensent que la solution à long terme réside dans les discours de respect des valeurs, de reconnaissance de l’autre, d’éducation, etc. Et tous ces discours humanistes, comme celui de Camus ou de Daru, sont totalement inefficaces et inaudibles à court terme, mais ils sont pourtant indispensables. Donc si le film est militant, il est militant sur ces discours-là.

Loin des hommes n’est donc pas un film politique…

Si j’avais voulu faire un film qui ait une chance d’aller vers le terrain politique, je m’y serais pris autrement. Je parle des gens. D’ailleurs, vu mes partis pris d’écriture, je n’avais pas peur que Daru soit confronté à ses contradictions par Slimane, son ami avec qui il a fait la Deuxième guerre mondiale, et qui met le doigt sur ses contradictions : « Tu veux pas t’engager ? Mais t’auras pas de place dans ce pays-là, aussi bon sois-tu ! ». Il est dur avec Daru parce que par moment c’est important de choisir un camp et de reconnaitre les valeurs de l’autre.

Si je suis sur un plan politique, c’est sur un plan plus large, étalé sur le long terme. J’accorde une grande importance à la politique, mais ça ne consiste pas à dire soixante ans plus tard, confortablement assis dans mon fauteuil : « là il y a les méchants et là il y a les gentils ». Cela c’est de la politique de comptoir uniquement destinée à se donner bonne conscience. C’est facile et inefficace.

Le film a clôturé le festival du film Méditerranéen de Bruxelles. Heureux d’y figurer et satisfait de l’accueil général de votre film ?

Oui, je suis toujours content d’être repris dans des festivals et de me confronter au public. Le film est d’un abord simple donc jusqu’à présent les gens ne sont pas « impressionnés » mais touchés par le film. Les débats sont intéressants et chaleureux.

De nombreux pieds-noirs ayant vécu l’Algérie ont souvent eu le sentiment qu’on ne parlait pas bien d’eux, qu’on les présentait toujours comme d’affreux et richissimes colons ayant exploités une population autochtone. Alors effectivement, c’est le cas d’une minorité de pieds-noirs, mais la grande majorité ne se reconnait pas dans cette imagerie. Et pour l’instant, les Algériens que j’ai rencontrés se reconnaissent aussi dans la peinture de l’Algérie de ces années-là, dans la violence du système colonial et dans les relations qu’il a pu y avoir entre Européens et Algériens.

J’ai aussi rencontré beaucoup de gens d’origine maghrébine qui m’ont dit paradoxalement être touchés par le personnage de l’Européen, Daru, parce qu’il porte une douleur qu’ils connaissent. C’est une situation de miroir : Daru est un Européen qui vit au Maghreb, et aujourd’hui il y a beaucoup de Maghrébins qui vivent en Europe pour des raisons économiques. De nombreuses personnes d’origine algérienne vivant en France sont considérées comme Françaises quand elles sont en Algérie, tandis qu’elles sont étiquetées comme Algériennes en France alors qu’elles sont Françaises.

En fait, je suis bien content que le film soit jugé pour ce qu’il est, c’est-à-dire, un conte, une allégorie sur la difficulté et la fatalité qu’est le fait de rencontrer quelqu’un au milieu du chemin. La réflexion s’applique à plein de régions du monde.

Propos recueillis par Elodie Mertz

Crédit photo d’illustration ©Michael Crotto

Elodie Mertz
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Journaliste du Suricate Magazine

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