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    Peur Primale, le premier rôle d’Edward Norton

    Petit bonus à écouter durant la lecture de cet article :

    Cette vieille chanson portugaise, dans la tradition du fado, a été reprise en 1993 par la chanteuse Dulce Pontes et apparaît dans le film.

    Il y a 30 ans, lors de la deuxième semaine de juin 1996, sort Peur Primale de Gregory Hoblit, un thriller juridique sur le trouble dissociatif de l’identité qui a révélé un jeune acteur : Edward Norton. 

    Mais avant cette révélation, Peur Primale est un scénario adapté d’un bouquin de William Diehl, sorti en 1993. Le succès est rapidement au rendez-vous et Hollywood ne tarde pas à miser sur cette histoire pour en faire un film taillé sur mesure pour Richard Gere revenu sur le devant de la scène depuis le début des années 90. 

    Gregory Hoblit

    Pour donner vie à cette adaptation, la Paramount confie les rênes à un artisan de la télé, Gregory Hoblit, qui s’est fait connaître pour son travail sur les séries policières de l’époque comme La Loi de Los Angeles ou New York Police Blues. Le scénario est d’ailleurs confié à l’une de ses collaboratrices, Ann Biderman, qui a travaillé sur New York Police Blues. On lui adjoint Steve Shagan, un vieux briscard d’Hollywood qui a déjà travaillé pour plusieurs gros réalisateurs (Robert Aldrich, Arthur Hiller ou Michael Cimino) mais sans jamais vraiment percer. 

    Tout semble avoir été prévu pour ne pas faire d’ombre à la vedette du film et pour rapidement faire une adaptation classique et rentable d’un livre au concept fort et accrocheur : le trouble dissociatif de l’identité, anciennement appelé trouble de la personnalité multiple. Ce trouble mental sert de fil rouge à une histoire assez simple de film de procès. Richard Gere y incarne un avocat sans état d’âme qui décide de défendre, envers et contre tout le monde, un jeune homme accusé d’avoir massacré l’archevêque de Chicago qui l’avait pris sous son aile. Au tribunal, il sera confronté à la procureure générale qui s’avère aussi être un ex-plan cul. 

    Richard Gere dans Peur Primale

    On a donc un film au concept fort, basé sur un roman à succès mais aussi une réalisation et un scénario qui ne feront pas trop de vagues. Du côté du casting, on a une star, Richard Gere, et une flopée de seconds rôles de qualité comme Laura Linney, Frances McDormand ou Alfre Woodard. Mais pour que le film tienne la route, il faut trouver la perle rare qui incarnera l’innocent Aaron accusé de meurtre mais aussi Roy, son autre personnalité beaucoup plus dangereuse. 

    Un jeune acteur, Leonard Di Caprio, est mis tout en haut de la liste après ses prestations remarquées, surtout dans Gilbert Grape où il interprète un jeune garçon atteint d’un handicap mental. Mais avant de recevoir la proposition pour Peur Primale, il enchaîne films sur films : Rimbaud Verlaine, Basketball Diaries, Mort ou Vif et Roméo + Juliette qui doit encore sortir). Il est lessivé, il préfère renoncer au film. 

    Edward Norton dans Peur Primale

    Quand Hollywood apprend sa défection, tous les jeunes comédiens veulent prendre sa place. C’est l’occasion rêvée de briller dans un rôle difficile. Des auditions gigantesques sont alors organisées et tout le monde veut en être mais le rôle est finalement décroché par un total inconnu, venu du théâtre et qui joue dans son premier film : Edward Norton. La liste était tellement longue que plusieurs acteurs devenus connus par la suite ont parlé plus tard de leur déception à ne pas avoir été pris. On peut par exemple citer James Van Der Beek (le futur Dawson), Pedro Pascal (qui attendra quand même son apparition dans Game of Thrones pour être connu du grand public) ou encore Edward Furlong, qui retrouvera d’ailleurs Edward Norton deux ans plus tard dans American History X

    Matt Damon dans Will Hunting

    Mais celui qui en parlera le plus comme d’une grosse déception, c’est Matt Damon. Il avait déjà raté un début de mise en avant à la fin des années 80 après avoir manqué de peu un rôle dans Le Cercle des poètes disparus et se retrouve à nouveau refusé pour Peur Primale. Ca sera la goutte d’eau qui fait déborder le vase et la motivation nécessaire pour qu’il se lance dans l’écriture d’un scénario avec Ben Affleck, son meilleur pote, qui galère aussi à trouver des rôles à la hauteur. Ce scénario donnera Will Hunting et la suite appartient à l’Histoire… 

    Edward Norton et Richard Gere dans Peur Primale

    Si on peut comprendre les déceptions de certains, tout le monde est d’accord pour dire que le choix d’Edward Norton est une réussite. Sa prestation est incroyable, il va jusqu’à proposer des améliorations afin d’étoffer le rôle pour le rendre le plus crédible possible et finit par éclipser Richard Gere qui se serait agacé de ne plus être le centre du film. Sa performance lui permettra d’ailleurs d’être nommé à l’Oscar du Meilleur Second Rôle qui sera finalement gagné par Cuba Gooding Jr pour Jerry Maguire. Un choix plutôt étonnant alors que la performance de Norton a bien plus marqué les esprits ou que se retrouvait aussi en compétition William H. Macy qui avait également marqué les esprits pour son rôle dans Fargo des Frères Coen. 

    Si on insiste autant sur ce rôle, c’est qu’il fait justement tout le sel du film. Si la réalisation ou l’histoire sont sans accroc mais aussi sans originalité, c’est justement ce personnage à la double personnalité qui va faire le succès du film au box-office puis le passer à la postérité. Qui n’a jamais regardé le film juste pour revoir Edward Norton passer d’Aaron à Roy ? Ou simplement être à nouveau estomaqué par ce climax final (voir le clin d’oeil mythique sur le GIF ci-dessus) ? C’est d’ailleurs amusant l’analogie de cette scène, avec l’inversement de la popularité du rôle d’Edward Norton et Richard Gere. Le second rôle a été plus malin que la vedette, l’innocent a été plus futé que l’avocat à qui tout réussissait et cet avocat part finalement par la porte de derrière, loin des flashs et des caméras, conscient d’avoir perdu, comme l’acteur qui accepte à contrecoeur de ne plus être la seule star du film. 

    Mais cela n’a évidemment pas freiné la carrière de Richard Gere qui continuera sur sa lancée, alternant souvent films romantiques et films plus sombres. De son côté, Edward Norton a vu sa carrière décoller d’un coup : un rôle dans le dernier Woody Allen, Tout le monde dit I Love You, dans le dernier Milos Forman, Larry Flynt ou encore Les joueurs avec… Matt Damon, son ancien rival ! Mais ce sont surtout les deux films suivants qui consacreront le talent de Norton : American History X et Fight Club. Les deux actrices principales ont eu, elles aussi, leur succès par la suite : Frances McDormand gagnera l’Oscar en 1997 pour Fargo et en gagnera deux autres plus tard ; Laura Linney se retrouvera dans The Truman Show deux ans après et récoltera trois nominations aux Oscars dans les années 00. 

    Enfin, en ce qui concerne Gregory Hoblit, il continuera sur sa lancée en réalisant des thrillers (Le Témoin du mal ou Fréquence interdite) puis un autre film de procès lors de la Seconde Guerre mondiale (Mission évasion avec Bruce Willis) et tentera à nouveau la recette du coupable innocenté dans La Faille avec Anthony Hopkins et Ryan Gosling mais c’était plutôt déceptif. Il réalisera encore un film oublié sur la cybercriminalité, Intraçable et reviendra ensuite à la réalisation d’épisodes de séries télés. 

    D’un point de vue littéraire, il y a une suite à Peur Primale. William Diehl écrira par la suite Show of Evil, sorti en 1995, qui se déroule 10 ans après. L’avocat est devenu procureur et se retrouve hanté par son ancien client quand une série de meurtres ressemble étrangement à celui d’Aaron. En 1997, un troisième tome intitulé Reign in Hell sort. Le héros est devenu procureur des Etats-Unis et se voit confier une affaire sur une milice survivaliste. Il rencontre alors Aaron, son ennemi juré, revenu d’entre les morts et se faisant passer pour un prédicateur religieux aveugle. 

    Edward Norton et Richard Gere dans Peur Primale

    Ces livres n’ont jamais été adaptés au cinéma et semblent bien moins intéressants que le premier tome. Cela montre aussi que le succès de Peur Primale n’était pas gagné d’avance. Son concept fort a surtout fonctionné grâce à la révélation d’Edward Norton mais aussi grâce à l’équipe du film. Le casting impeccable et de bons artisans à la création, permettent encore, à ce jour, de voir un bon polar à l’ancienne comme on en faisait tant dans les années 90.

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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