Titre : Pardonner à nos mères
Auteur.ice : Claire Richard
Éditions : Leduc
Date de parution : 05 mars 2026
Genre : Essai
Entre récit et expériences personnelles, étude sociologique, recueil de témoignages et synthèse d’ouvrages liés au sujet, Claire Richard nous offre avec Pardonner à nos mères une œuvre autant novatrice qu’essentielle. A l’instar de Mona Chollet avec Sorcières ou Beauté fatale, l’autrice popularise dans cet essai pour le lectorat francophone un terme qui à lui seul englobe un ressentit universel.
“Je ne serai jamais comme elle” : combien de filles se sont déjà fait cette promesse ? L’idée de la relation mère-fille est qu’elle peut être fusionnelle et idéalisée autant que destructrice et ambivalente. Même une relation saine et apaisée avec sa mère contient toujours sa dose de douleur et d’ambiguïté. Car c’est aux mères qu’incombe majoritairement l’éducation des enfants, et si les mères s’identifient davantage à leurs filles (alors qu’elles poussent les petits garçons à l’autonomie) c’est aussi sur elles qu’elles projettent leur propre ambivalence de la condition féminine sous le patriarcat. Citant La blessure de la mère de Bethany Webster, Claire Richard met en exergue que cette colère envers la mère, intermittente mais inextinguible provient du fait que “Les messages patriarcaux que les filles reçoivent de leur mère sont plus insidieux et font plus de dégâts que tous les autres messages combinés. Pourquoi? Parce qu’ils viennent de la seule personne avec qui la fille doit créer un lien fort pour survivre.”.
“ Ce terme, “matrophobie”, a eu sur moi un effet puissamment libérateur. Savoir qu’il existait un terme pour nommer cet affect qui m’avait tant labourée, ce désir féroce de ne pas être comme ma mère couplé à l’impossibilité de couper définitivement le lien, m’a fait beaucoup de bien. Si cet affect tourmentait suffisamment d’autres femmes pour qu’elles aient pris la peine de lui donner un nom, c’est qu’il existait hors de moi, qu’il allait bien au-delà d’une relation dysfonctionnelle avec ma mère et donc que je n’étais ni folle, ni seule.”
Tout comme Claire Richard l’exprime si bien, mettre un terme sur ce sentiment a également soulevé un voile d’incompréhensions et m’a été très bénéfique. Il est flagrant encore une fois ici à quel point les mots, connaissances et concepts (féministes) ont un impact significatif et puissant sur le processus de réflexion et d’apaisement émotionnel. Toute lectrice qui découvrira ce terme en lisant cet ouvrage, pourra reconnaître cet affect et ses schémas et aura désormais les armes intellectuelles pour nommer le mal, le combattre ou du moins le comprendre.
“Le féminisme est une entreprise de cartographie alternative du monde, qui dessine le continent de l’existence des femmes depuis leurs expériences, leurs savoirs et leurs ressentis. De récit en récit, les femmes fabriquent de nouveaux atlas. Ils nous disent que nous n’avons jamais été seule au milieu de la plaine : il nous manquait juste les bonnes cartes pour reconnaître les contrées que nous traversions”.
Constat personnel mais également universel, analyse puissante de l’état des relations mères-filles, Claire Richard ne prône pas dans Pardonner à nos mères une solution unique. Le féminisme peut guérir la matrophobie. Mais, si celui-ci est nécessaire pour comprendre que la structure patriarcale gangrène la relation mère fille, il est important de comprendre pour pouvoir avancer, qu’il n’y a, contrairement à ce que le titre de l’ouvrage évoque, aucune injonction au pardon. Au fil des témoignages (150 femmes interrogées), nous entrevoyons que chacune est libre, fait avec ce qu’elle a, et c’est ce qui fait la force de cet essai. Claire Richard y dresse en effet un éventail de possibles pour pouvoir dépasser sa matrophobie et avancer dans sa vie en tant que fille, en tant que mère (ou non), en tant que femme qui a été fille. Le pardon n’est donc pas forcément la solution, voire peut carrément être délétère, mais il est possible si l’amour est encore présent. Des entre-deux existent également. Pardonner à nos mères n’enjoint donc pas nécessairement au pardon, il procure juste des témoignages, des constats, des références. En somme une boite à outil féministe pour se réparer ou essayer d’avancer et “Penser cet affect en féministe pour s’en trouver un peu allégée.”
