Je porte à mes lèvres la tasse de porcelaine, dont l’infusion de jasmin exhale un parfum délicat qui contraste singulièrement avec l’arrière-goût de Troll qui y coulait jadis. Devant moi, l’âtre rugit avec une ardeur incandescente. La chaleur est oppressante, même habillé d’une simple redingote.
Alors, cédant à une pulsion mêlée de lassitude et de fatalité, je tourne légèrement la tête vers la gauche. De l’ombre épaisse, là où la lumière refuse de s’aventurer, émerge la silhouette que j’avais moi-même arrachée à l’inertie du néant, plusieurs années auparavant.
« Olivier », dis-je d’un souffle grave, où perçait une ironie que moi seul pouvais pleinement mesurer, « l’heure est venue de reprendre notre rituel annuel ».
La créature – car Olivier n’était qu’un nom d’emprunt – incline la tête avec une déférence presque humaine.
« Je partage votre sentiment, comte Matthieu », répond-il d’une voix étonnamment posée. « Toutefois, permettez-moi d’observer qu’il convient, avant toute chose, d’éteindre ce feu. La température extérieure atteint déjà vingt degrés et, si ma mémoire est exacte, l’eau de l’aquarium s’est entièrement évaporée depuis quatre jours ».
Je laisse échapper un soupir.
« Je sais, mon bon Olivier, je sais… » repris-je, fixant les flammes comme si elles détenaient une réponse que je redoutais. « Mais comment me résoudre à abandonner cette stère de bois, acquise à prix d’or auprès d’un bûcheron dont la probité me semble, à présent, hautement suspecte ? Ah ! ce mois de mars ne présage rien que de sombres déconvenues. Néanmoins, vous avez raison : qu’on y jette l’eau bénite de la semaine passée. Peut-être y trouvera-t-elle enfin une utilité ».
Un silence. Instant fugace troublé seulement par le crépitement du feu agonisant.
« Olivier », repris-je avec davantage de gravité. « Il nous faut réveiller Loïc. Je ne saurais me vanter du résultat de mes précédentes expériences, mais son apparence… oui, son apparence s’accordera parfaitement avec l’atmosphère du festival auquel nous sommes conviés ».
À ces mots, une ombre passe sur le visage de mon serviteur.
« Hélas, Monsieur, je dois vous annoncer une fâcheuse nouvelle : ses yeux ont été perdus lors de la dernière chasse… celle qui se déroula dans les jardins ».
Brusquement, je me redresse.
« Perdus ? Mais par qui ? »
« Par Élodie, Monsieur le comte. »
Je plisse les yeux, cherchant dans ma mémoire, « Ne l’avions-nous pas déjà congédiée, exilée, voire écartelée en place publique ? »
« Une autre, Monsieur. Mais je dois reconnaître que le spectacle de la première demeure… mémorable ».
Je hoche lentement la tête, comme si cette précision suffisait à me rappeler à son souvenir.
« Fort bien. Rassemblez ce qu’il reste de Loïc. Et, je vous en prie, usez de parcimonie quant à l’électricité : les tarifs d’Engie défient désormais toute morale. Inutile de ranimer l’intégralité de l’organisme ».
« Je m’en occupe immédiatement, Monsieur ».

Les heures s’écoulent dans une attente pesante. Enfin, Olivier reparait, soutenant – ou guidant – une forme que je reconnais sans peine, bien qu’elle soit désormais… améliorée.
« Le résultat est… remarquable », déclarais-je après un long examen. « Un travail admirable, Olivier. Mais… ces yeux… par quel prodige avez-vous suppléé leur absence ? »
Il baisse humblement le regard.
« Je me suis permis de colorier des billes, Monsieur le comte, en espérant qu’elles répondraient à vos attentes. Je crains cependant… »
« N’en dites pas davantage », l’interrompais-je avec un sourire où perce une satisfaction sincère, teintée d’un amusement cruel. « C’est parfait. Certes, une uniformité chromatique eût été préférable, mais l’essentiel est ailleurs ! »
Je me lève alors, rassemblant mon manteau comme un général sur le point de partir en campagne.
« Allons, Olivier. Direction le Heysel. Prenez quelques écus pour l’aubergiste et bien davantage pour l’étable : le foin y est devenu d’un prix scandaleux. Le voyage sera long vers ces terres inquiétantes ».
Cependant, au moment même où nous franchissons le seuil, une pensée me saisit tardivement.
« Un instant, Olivier », dis-je en levant une main.
« Il serait imprudent de nous y aventurer sans Orlyna ». Cette dernière, créature d’une nature moins spectaculaire mais d’une utilité infiniment plus redoutable, possède un talent rare en ces lieux : celui d’ordonner les mots, de fixer la pensée, d’inscrire nos desseins dans une forme durable. En vérité, elle seule savait écrire. Et ce don, plus que toute étincelle électrique ou assemblage de chairs, nous serait d’un secours inestimable dans l’entreprise qui nous attend.
« Faites-la quérir », ajoutais-je d’un ton sans appel. « Car sans elle, Olivier, nos œuvres, aussi grandioses soient-elles, sombreraient dans l’oubli… et peut-être est-ce là un destin pire que celui d’Elodie ».
Ainsi complétée de cette présence indispensable, notre étrange procession se mit en marche, emportant avec elle un mélange d’ambition démesurée et de pragmatisme douteux.

