Du collectif Las Huecas
Avec Júlia Barbany, Esmeralda Colette, Núria Corominas, Núria Dalmau, Agnès Jabbour, Carla Rovira, Andrea Pellejero, Ariadna Llobet
Les 4 et 5 décembre 2025
Au Beursschouwburg
Elles sont quatre et elles arrivent en retard. Le spectacle a déjà commencé, de manière étrange, via une voix en anglais communiquant des informations sur… un show qui va débuter, mais dont on se rend compte que ce n’est pas celui auquel nous sommes en train d’assister. Ensuite, à compte-goutte, elles font donc semblant d’arriver en retard, l’une après l’autre, ou jouent aux comédiennes qui arrivent en retard aux répétitions d’un spectacle, sans chercher cependant à ce qu’on y croit. Et là est peut-être tout le concept (et les limites) de la pièce : quatre amies qui jouent entre elles à celles qui jouent, sans vraiment chercher à jouer avec nous…
Elles jouent donc, ces comédiennes, mais avant tout jeu, il faut un peu d’échauffement. Ce qu’elles décident de faire, de manière plus ou moins désordonnée avant qu’une musique ne les aligne toutes entre elles. Quand leur corps est prêt, qu’elles sont là, vraiment là, elles se retrouvent à table pour travailler lorsque soudain, sortant de nulle part (ou plutôt si, de derrière les rideaux du fond), les quatre comédiennes surgissent. Pardon ? Oui, vous avez bien lu. Stupeur et tremblement, moment lynchien où le rideau rouge se soulève pour emmener dans une autre dimension, nous fait nous redresser sur notre siège en nous demandant si on vient d’assister au passage à la 4D au théâtre, cet instant où notre cerveau met quelques secondes à réaliser que des « faux » doubles sur scène interprétaient les « vraies » comédiennes qui viennent de montrer leurs visages.
On retrouve alors huit comédiennes sur le plateau, dont on pense d’abord qu’elles sont toutes jumelles, ce qui ne s’avérera pas le cas, mais peu importe dans le fond. Les quatre dernières commentent alors le jeu des quatre premières qui vont représenter une arrivée ou un supposé début de journée de répétitions, autour d’une table, de la tortilla et de conversations quotidiennes entre amies (comment va ton père ? Le piment rouge dans la tortilla, c’est succulent. J’ai la chatte qui gratte, etc.). Elles les font répéter, en (sur)jouant du surréalisme comique de la situation, en leur demandant plus de « vie intérieure », comme si un ruisseau traversait en elles, en chantant, en sautant façon singes en folie, pour en arriver à ce que les quatre Frankenstein prennent vie et débordent, renversant les ordres de leurs maîtresses/metteuses en scène, improvisant ce que pourrait être leur vie ou ce que leur vie a été ou ce qu’elles oseraient vraiment se dire si seulement…
Les comédiennes, après avoir atteint un certain sommet de tension et de drôlerie, décident alors de remettre leur travail à l’ouvrage et cassent ce qui vient d’être présenté pour en revenir à leurs corps, leurs vêtements, leurs doubles, tripes, quadruples identités, dansantes, combattives, violentes aussi. Quand enfin le grand rideau s’ouvre enfin, nous sommes ramenés à Lynch (et à la fin de tous les épisodes de Twin Peaks saison 3), à cette ouverture du spectacle (et cet annonce de commencement d’un show) par une voix anglaise qui se trouve être celle d’une comédienne, maintenant leader d’un groupe musical, qui nous interprète donc une chanson, les autres filles jouant de différents instruments. Le spectacle se termine par un énorme nœud roulant sur scène composé de ce que fait leur amitié ou de ce qu’elle est, une boule entremêlée de cheveux, de chaussures et de vêtements dont a du mal à s’extirper cette unique comédienne qui la fait bouger de l’intérieur.
Invité dans le cadre d’Europalia España, le collectif Las Huecas propose donc une performance sur l’amitié qui met à distance toute intellectualisation ou réflexion profonde. Si elles amènent au théâtre les séismes des multiples doubles et tout le potentiel que cela promettait, elles préfèrent faire les choses à leurs manières, rabattre les cartes à tout bout de champ, fut-ce au détriment du rythme avec lequel elles jouent tel un yoyo, dans un spectacle qui semble redémarrer pour un grand huit toutes les quinze minutes. Si l’ennui n’est jamais là même s’il pointe parfois le bout du nez, une légère frustration quant à certains choix dramaturgiques ressort. Ce mélange de langues (débutant leur spectacle par de l’anglais, passant à l’espagnol et au catalan ensuite), de comédiennes, de genres de théâtre (hyperréaliste, dansant, performatif, etc.), sans jamais chercher à créer une connivence réelle avec nous ni un dialogue méta, nous éloigne, pour le coup, de l’univers de Lynch. Peut-être faut-il aller chercher du côté de Donna Haraway, dont le nom est cité à un moment donné…
