Les jeunes mortes de Selva Almada

Les jeunes mortes

auteur : Selva Almada
édition : Métailié
sortie : août 2015
genre : roman

Dans les bibliothèques des bibliophiles, on remarque toujours en premier les gros livres. Avec leur large tranche couvertes des grands caractères, ces pièces maîtresses attirent immanquablement l’attention, imposant le respect par leur pesante présence dans le creux de la main et le nombre de page qu’on a de la peine de faire défiler d’un bout de doigt. Et pourtant, c’est souvent ces « briques » qui ont le mieux façonné l’architecture de notre imaginaire, si bien que ces livres-là, on les a dévoré d’une traite, sans se rendre compte qu’on passait d’une page à une autre, sans voir la fin se profiler.

Autant le dire tout de suite, Les jeunes mortes n’appartient pas à cette catégorie-là. Le nombre de pages n’a décidément pas d’importance car, ce petit format de 128 pages qu’on pourrait techniquement finir en une nuit lambine comme une longue chenille sans fin. Une lecture fastidieuse qui nous traîne comme un boulet jusque dans la province d’Argentine des années 80. C’est à cet endroit-là que furent commis trois crimes non élucidés ayant pour trait commun le fait de concerner des jeunes filles pauvres, comme l’étaient Andréa, Maria Luisa et Sarita. Quelques années plus tard, Selva Almada se penche sur ces cas classés sans suite.

N’en déplaise au lecteur, ce livre n’a rien d’un roman policier. Selva Almada ne s’intéresse en effet à ces affaires que parce qu’elles sont révélatrices d’une misogynie constante. Elle dépeint ainsi, avec une distance prétendument objective et un style très décousu, une société où l’homme est un loup pour la femme, passant d’une hypothèse à une autre, sans jamais se décider sur l’identité des tueurs. Passants libidineux, amants jaloux, beaux-pères violents…, qu’importe, puisqu’il s’agit d’hommes et que cela sert son propos féministe. Ainsi, Selva Almada affirme-t-elle péremptoirement qu’au moins dix femmes ont été assassinées du seul fait d’être femmes, alors qu’elle ne parvient à détacher aucun mobile pour les crimes sur lesquels elle a enquêté, parfois de manière très peu orthodoxe d’ailleurs, en faisant notamment appel à une voyante.

Malgré le parti pris trop ostensible de l’auteur et l’absence de résolution des crimes, le lecteur trouvera peut-être dans Les jeunes mortes une peinture volontairement étouffante de ces villages argentins pétris de valeurs patriarcales que l’on espérait disparues mais qui malheureusement perdurent, où la précarité oblige certaines femmes à payer leurs services aux hommes et à s’y soumettre. Une société aussi touffue et sauvage qu’une jungle où le visible et l’invisible se confondent, où la vie et la mort se côtoient et où les non-dits font encore force de loi…

 

Nassima Cherke
A propos Nassima Cherke 42 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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