
Je suis la dernière elfe
Scénario : Martin Quenehen
Dessin : Marion Mousse
Éditeur : Casterman
Date de parution : 13 mai 2026
Genre : Roman graphique
Comme l’indique très justement le titre, Lif est la dernière elfe. Et étrangement, notre survivante n’a pas élu domicile dans une de ces vallées verdoyantes auxquelles on associe généralement les gens de son espèce. Si vous cherchez Lif, vous la trouverez certainement à bouffer le bitume dans la cour de son HLM, après un suicide raté. Il faut dire que Lif est moins décoction incantatoire que shoot de came. D’ailleurs, elle vend du lembas, une drogue extraite du pain elfique dont les humains raffolent. Au moins, ça l’aide à payer l’appartement qu’elle partage avec Wafa, une ancienne détenue au grand cœur. Bref, Je suis la dernière elfe, c’est plus Gotham City que la Terre du Milieu.
Mais malgré son évident caractère dystopique, Je suis la dernière elfe s’inscrit quand même dans une tradition de la littérature fantastique. Au départ, Lif devait juste refourguer sa dope à une néonazie en Louboutin qui organisait une petite sauterie dans son manoir. Mais lorsque Lif aperçoit l’épée de Tyr parmi les aigles de la Waffen-SS et autres reliques d’un passé sombre, elle ne peut s’empêcher de s’en emparer. À l’aide de la fameuse épée et d’un paparazzi téméraire, Lif va partir à la recherche des portes de l’enfer. Mais elle n’est pas la seule à convoiter le monde des flammes. Ses ennemis fascistes sont prêts à tout pour traquer la jeune fille jusque dans les limbes.
Je suis la dernière elfe est à la lisière de deux univers. Le premier est fait de prophéties vikings, de montagnes obscures et de monstres. Le second sent l’overdose, la ferraille et le fascisme. Mais les deux ne sont pas complètement dissociés l’un de l’autre. Ou plutôt, l’extrême droite n’hésite pas à se réapproprier les codes du premier, s’emparant des runes notamment. Et on retrouve la preuve de cette réappropriation dans la quête que mène le groupuscule pour retrouver les traces du monde fantastique qu’incarne Lif.
Le sujet est donc étrangement actuel. Et les dessins de Martin Quenehen le sont également. S’éloignant des codes graphiques du récit fantastique, le dessinateur opte pour une approche plus moderne. Sa palette de couleurs se réduit à quelques touches de mauve, de turquoise, de moutarde et de rouille. Mais l’univers de Je suis la dernière elfe repose énormément sur ses masses d’ombre. Des aplats de noir viennent creuser les visages, tracer les paysages et exprimer la menace. Mais parfois, ces noirs vont aussi obscurcir certaines informations, altérant la clarté de la lecture. Et cette critique vaut aussi pour la narration, qui peut manquer de précision. Mais Je suis la dernière elfe s’impose par son style et son originalité. Le dialogue qu’il ouvre entre mythologie passée et enjeux du présent en fait un ouvrage particulier qui devrait trouver son lectorat.
