Titre : Alice
Auteur.ice : Christina Henry
Edition : 404 Editions
Date de parution : 26 mars 2026
Genre du livre : Roman Young Adults Fantastique
Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll occupe une place singulière dans le paysage du conte occidental. Sa richesse symbolique et sa dimension fantasmatique n’ont guère d’équivalent. Dans son adaptation, Christina Henry pousse le curseur encore plus loin. Là où le voyage d’Alice pouvait s’apparenter à une émancipation, le passage de l’enfance au monde adulte avec ses dangers et ses incertitudes, l’autrice propose une relecture radicale : son Alice a vingt-six ans, est internée dans un asile psychiatrique et vit dans la terreur d’un mystérieux Lapin, à l’origine de tous ses traumatismes.
Avec sa collection À travers le miroir, les éditions 404 proposent des réécritures de contes d’une remarquable qualité. Après The Lost Boy de Christina Henry (https://www.lesuricate.org/the-lost-boy-et-si-le-veritable-monstre-etait-peter-pan/), Upon a Starlit Tide de Kell Woods (https://www.lesuricate.org/upon-a-starlit-tide-reecrire-la-mer-reinventer-la-sirene/) et Thief Liar Lady de D. L. Soria (https://www.lesuricate.org/thief-liar-lady-une-reecriture-audacieuse-et-captivante-de-cendrillon/), c’est au tour d’Alice au pays des merveilles d’être transformé en récit horrifique. Là où Carroll enveloppait violences et dérèglements dans les voiles du symbolique, Henry choisit de les incarner frontalement, plongeant son héroïne dans ce que l’humanité peut révéler de plus brutal : abus, domination et dérive.
Dans ce roman, Alice est internée dans un hôpital psychiatrique après avoir subi une agression dont elle ne parvient pas à se souvenir clairement. Pour préserver sa santé mentale, elle échange avec Hatcher, un patient voisin, tueur en série amnésique, ainsi surnommé pour l’arme qui a fait sa sinistre réputation. Lorsqu’un incendie ravage l’établissement, les deux fuient ensemble. Très vite, leur errance se mue en quête : Hatcher est obsédé par une créature qu’il nomme le Jabberwocky, censée hanter les sous-sols de l’hôpital et désormais en liberté. Leur périple les conduit à travers une ville fracturée en deux mondes étanches, celui des puissants et celui des bas-fonds, divisée en quartiers morcelés, chacun dominé par une figure singulière qui fait écho aux archétypes du conte originel.
Une Alice peut en cacher une autre
Ce qui frappe dans cette relecture, c’est le dialogue constant que Henry entretient avec l’œuvre de Carroll. Dans les deux cas, on suit une même trajectoire : celle d’une jeune fille, ou d’une femme, confrontée au monde, une confrontation qui fait surgir peur, angoisse et perte de repères. Enfant, le dessin animé de Disney laissait déjà une impression de malaise diffus, difficile à nommer. Avec le recul, ce sentiment trouve tout son sens : derrière l’absurde et le merveilleux se dissimule une véritable inquiétude face au monde adulte.
Christina Henry amplifie cette lecture en y injectant des éléments explicitement horrifiques. L’univers fantastique s’assombrit, peuplé de créatures inquiétantes et d’humains capables du pire : violence physique, abus, cannibalisme. Rien n’est gratuit pour autant. Cette accumulation de ténèbres est au service du propos : dans les deux œuvres, le parcours d’Alice s’apparente à une initiation, une odyssée qui, qu’elle soit étrange ou terrifiante, conduit à une transformation profonde.
Chez Carroll, la traversée du pays des merveilles permet à Alice de revenir à la réalité avec un regard renouvelé, comme un ultime sursis avant l’âge adulte. Chez Henry, le processus est plus violent : il s’agit d’affronter un traumatisme et d’emprunter un chemin de réparation. L’image de la métamorphose, déjà présente dans le texte original, prend ici une résonance plus dure, il ne s’agit plus seulement de grandir, mais de survivre et de se reconstruire.
L’écriture de Christina Henry se distingue par sa maîtrise et sa cohérence. Déjà perceptible dans Lost Boy, sa démarche consiste à prendre le contre-pied du conte originel sans jamais le trahir. Elle en conserve les figures emblématiques : le Lapin, le Chapelier, la Chenille, le Chat du Cheshire et les transmue en versions altérées, plus ambiguës, parfois inquiétantes. Ces correspondances tissent une continuité troublante entre les deux univers.
Au-delà de l’horreur, le roman aborde des thèmes liés à la santé mentale : amnésie traumatique, folie, perception altérée du réel. Ces éléments s’inscrivent dans une réflexion plus large sur ce qui définit la normalité, rejoignant ainsi certaines interrogations déjà présentes chez Carroll, de manière plus souterraine.
Alice de Christina Henry s’impose au final comme une réécriture audacieuse et pleinement assumée. C’est le plaisir de voir une autrice s’emparer d’une œuvre connue pour en proposer une lecture personnelle : sombre mais cohérente, critique sans être destructrice. En déplaçant le regard, en explorant de nouvelles facettes du récit tout en respectant son essence, Christina Henry réussit un équilibre rare et c’est précisément cet équilibre qui rend son adaptation si convaincante.
