
Hemimgway, la jeune fille et la mer
Scénario : Philippe Charlot
Dessin : Laurent Zimny
Éditeur : Dargaud
Date de parution : 10 avril 2026
Genre : Roman graphique
Hemimgway est un personnage éminemment romanesque. Il faut dire que, navigant entre le journalisme de guerre, la tauromachie, les voyages et l’écriture, le papa de la littérature américaine n’a pas eu le temps de s’ennuyer. À commencé par lui-même, de nombreux artistes se sont emparés de sa vie. Et c’est au tour de la bande dessinée d’en faire un usage quelque peu surprenant. Philippe Charlot et Laurent Zimny refont le portrait de cet énergumène en imaginant un évènement fictif qui pourrait bien le faire monter sur un ring.
À l’époque, Hemimgway coulait des jours heureux dans les Keys, entre bibine et pêche au gros. – Ce vieux loup de mer a laissé femme et enfant sur le continent pour se biturer à son aise. Charlot et Zimny s’éloignent de l’image romantique de l’écrivain. À travers leurs yeux, Hemimgway est aussi rustre que charmant.
Il a la bouteille bagarreuse. Alors comme un bon père de famille, celui que tous surnomment papa allonge les billets quand il dérape. Quand son poing rencontre malheureusement la trogne d’un autre pilier de comptoir, par exemple. La contrebande, papa connaît pas. Pas plus que les deadlines, ce qui n’est pas pour rassurer son éditeur.
Quand une jeune fille lui propose de l’aider à se lancer dans le trafic d’alcool, le flibustier n’hésite pas une seconde. Entre une aventure enivrante et un manuscrit sur lequel il n’avance pas : le choix est vite fait. La gosse est à sec et cherche à renflouer un peu les caisses. Il a de l’argent, mais l’alcool ne suffit plus à le griser. Le marché est conclu. Mais attention Hemimgway : qui pisse contre le vent, se rince les dents.
Philippe Charlot et Laurent Zimny se font plaisir en refusant le point de vue biographique, stricto sensu. Ils divaguent. Ils manœuvrent dans un océan de possibilités, choisissant d’isoler certains traits de l’écrivain. Hemimgway taquine le goujon autant que le goulot. Mais comme en témoignent certaines de ses œuvres, il est aussi féru de boxe. En littérature, comme sur un ring, il aime que ça sue. Charlot et Zimny multiplient les clins d’œil qu’ils adressent au Vieil homme et la mer bien sûr, mais aussi à Cinquante milles dollars entre autres.
Et puis Hemimgway, la jeune fille et la mer rend hommage à une époque. Quelques classiques de jazz – the Saint-Louis Blues ou Up a Lazy River pour ne citer qu’eux – cadencent le récit. Ces quelques notes jazzy épousent l’atmosphère solaire que Zimny parvient à installer dans son dessin. L’album a comme un goût du sud, avec ses couchers de soleil qui inondent l’île de jaune et ses reflets bleu azur.
L’univers graphique est liquide. L’aquarelle rappelle la nature balnéaire des Keys, autant que les tendances pochardes de l’écrivain. Il y a une forme d’ivresse aussi dans le dessin de Zimny qui se laisse bercer par la personnalité d’Hemimgway. Ses cases sont hystériques. Son trait légèrement tremblotant. Et il revendique un certain mépris des proportions. Au traitement réaliste qui aurait sûrement juré avec la personnalité extravagante d’Hemimgway, les auteurs préfèrent la fantaisie.
D’ailleurs, les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, ils prennent des libertés quant à la réalité, n’hésitant pas à avancer l’achat du yacht pour que Hemimgway puisse déjà l’utiliser pendant la prohibition. Et puisque leur version n’est pas toujours flatteuse, ça leur permet également de questionner l’habituelle mystification de la figure de l’artiste. Dans ce bel hommage, Charlot et Zimny font un pied de nez à ces écrivains qu’on déifie ou simplement à ces riches Américains qui pensent pouvoir se la couler douce sur les îles caribéennes sans se préoccuper des inégalités sociales.
