Broder, pétrir, tricoter, raconter : avec Matrimiel, la psychothérapeute et curatrice Elya Verdal transforme des gestes longtemps relégués à la sphère domestique en expérience artistique et collective. Entre mémoire diasporique, transmission féminine et réparation symbolique, le festival investit l’Abbaye de la Cambre et l’Hôtel de Wouters pour replacer au centre des savoirs longtemps invisibilisés.
À première vue, Matrimiel pourrait ressembler à l’un de ces nombreux festivals consacrés au care, aux mémoires invisibilisées ou aux récits minorisés. Pourtant, dès les premiers instants passés entre les ateliers de l’Abbaye de la Cambre et les salons de l’Hôtel de Wouters, une différence apparaît : ici, la transmission ne se contemple pas à distance, elle se vit.
Autour des tables, des femmes brodent, pétrissent du pain, préparent des tisanes, tricotent ou échangent autour d’un thé. Des gestes simples en apparence, mais que le festival replace au centre de l’espace culturel. Car Matrimiel part d’un constat intime : nos mères vieillissent, nos grands-mères disparaissent, et avec elles s’effacent parfois des savoirs transmis oralement depuis plusieurs générations.

Longtemps considérés comme domestiques ou folkloriques, ces gestes ont rarement bénéficié de la même reconnaissance que les formes artistiques institutionnelles. Le festival choisit justement de renverser cette hiérarchie implicite. « J’avais envie que ces femmes qui sont en général invisibles soient au centre et plus à la marge », explique Elya Verdal. Une intention visible jusque dans la scénographie : les participantes occupent le centre des espaces tandis que le public s’installe autour d’elles, dans une disposition circulaire inspirée des cercles de femmes.
Ce choix transforme la relation habituelle entre spectateurs et artistes. À Matrimiel, il ne s’agit pas seulement de regarder, mais d’entrer dans une expérience collective où les conversations, les gestes et les récits comptent autant que les œuvres elles-mêmes.
Le festival revendique d’ailleurs une approche éloignée des discours militants trop frontaux. Dans sa note d’intention, le projet explique avoir progressivement abandonné un cadre théorique trop visible pour partir davantage « du corps, des sensations, des gestes ». Cette orientation donne au festival une dimension presque organique. Les questions d’identité, de mémoire ou de transmission passent moins par les concepts que par des expériences sensibles : le toucher des textiles, le rythme des aiguilles ou les odeurs de cuisine.

Le fil devient d’ailleurs l’un des motifs centraux du festival. On brode, on tricote, on coud, mais on tente aussi de « recoudre » des histoires familiales ou culturelles fragilisées. Les œuvres textiles de Sandrine Torredemer ou les créations collectives du studio Maak & Transmettre donnent une matérialité concrète à cette idée de réparation et de transmission.
Cette attention portée au geste répétitif raconte aussi une autre manière de produire du lien social dans une époque dominée par l’accélération permanente. Sans adopter un discours explicitement politique, Matrimiel semble répondre à une société obsédée par la performance et la visibilité immédiate. Le temps du festival est celui de la lenteur, de l’écoute et de la présence.

La diversité des participantes participe également à cette réflexion. Femmes venues du Rif, du Congo, de Turquie, de Colombie ou du Viêt Nam partagent ici des pratiques et des récits souvent transmis dans l’espace intime plutôt que dans les institutions culturelles officielles. Mais contrairement à certains événements multiculturels où la diversité peut ressembler à un affichage, Matrimiel cherche à créer de véritables espaces de rencontre.
Elya Verdal raconte d’ailleurs avoir été surprise de voir des femmes venir de Londres ou de Suisse spécialement pour participer aux ateliers. « Il faut le vivre », insiste-t-elle. « Il faut être au centre, sentir la vibration, sentir l’énergie qui se joue. » Cette idée de “vibration” résume bien le projet : un festival qui mise davantage sur les interactions humaines que sur la démonstration idéologique.

Le choix des lieux participe lui aussi à cette démarche. Installer Matrimiel dans des espaces prestigieux comme l’Abbaye de la Cambre ou l’Hôtel de Wouters revient à déplacer les frontières symboliques de ce qui mérite d’être montré et valorisé. Verdal le reconnaît volontiers : les projets engagés sont souvent relégués dans des friches ou des espaces périphériques. En investissant des lieux patrimoniaux, Matrimiel affirme que ces savoirs féminins et diasporiques ont toute leur place au cœur des institutions culturelles.
Mais le festival évite aussi l’écueil d’une vision idéalisée de la transmission. Plusieurs propositions abordent des sujets plus douloureux : ruptures familiales, héritages traumatiques ou silences transmis entre générations. « Il y a des personnes pour qui la transmission est douloureuse », rappelle Verdal. En tant que psychothérapeute, elle revendique la nécessité de créer des espaces capables d’accueillir ces blessures sans les exclure du récit collectif.
C’est probablement ce qui rend Matrimiel plus intéressant qu’une simple célébration du matrimoine. Le festival ne cherche pas seulement à préserver des traditions. Il interroge surtout ce que signifie aujourd’hui transmettre quelque chose aux générations suivantes, dans des sociétés traversées par les migrations, les ruptures culturelles et les mémoires fragmentées.
Où ? SAFFCA, 17 Abbaye de la Cambre (1050 Ixelles) et Hôtel de Wouters, 26 boulevard Général Jacques (1050 Ixelles)
Quand ? Du 8 au 10 mai 2026
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