Les femmes de la Principal de Lluis Llach

auteur : Lluis Llach
édition : Actes Sud
collection : Lettres hispaniques
sortie : mai 2017
genre : roman

Les femmes de la Principal, ce sont trois générations de femmes qui se sont transmis un prénom : Maria.  L’histoire débute en 1893 au sein d’une propriété viticole catalane très prospère : la Principal.  Dans ce petit village, Maria Roderich évolue dans une famille composée exclusivement d’hommes : son père et ses quatre frères.  Elle devra se battre très tôt face à une fratrie qui considère qu’une femme n’est bonne qu’au foyer et certainement pas dans les affaires.  En 1940, on suit le parcours de sa fille, la jeune Maria Neri, maîtresse des lieux tout aussi redoutable.  Celle-ci se moque des conventions de l’époque et choisit ses amants comme elle l’entend malgré les nombreuses désapprobations de l’époque.  En 2001, Maria Costa, femme d’affaires efficace dans la vente du vin familial, a choisi de se consacrer corps et âme à sa carrière.  Un seul homme compte dans la vie de cette sexagénaire : son père.  L’histoire de ces trois femmes s’articule autour d’un horrible meurtre commis au sein de la propriété en pleine Guerre d’Espagne.  Quel est le lien entre ce crime et les trois Maria ?

Lluis Llach n’est sans doute pas ému outre mesure à l’idée de partager la même muse que Ricky Martin, et pourtant, ces femmes au nom matriarcal n’auraient pu se nommer autrement : des mains de fer d’une beauté de l’âme inoubliable.  On suit leur vie trépidante et leur lutte permanente pour mener à bien leur vie privée et professionnelle, le tout à trois époques qui s’ancrent dans des contextes bien différents.  Des guerres aux maladies en passant par des heurts féministes, des mentalités étroites, l’hypocrisie religieuse et la corruption, c’est la petite histoire dans la grande Histoire et c’est tout simplement passionnant.

Le fait que les protagonistes soient des femmes met en avant un thème omniprésent dans le livre : le combat de ces dernières contre la vision machiste et passéiste que de nombreux hommes ont d’elles.  Cependant, Lluis Llach omet subtilement d’induire tout manichéisme entre les sexes.  Les femmes de la Principal ne sont ni toutes blanches ni toutes noires.  Elles sont simplement humaines.  Et des sales types il y en a (eu) partout et de tout temps.  Mais comme le dit si bien Didier Super, Y en a des bien aussi!  Nos trois Maria ont la combativité dans le sang, certes, mais n’en seraient pas là sans l’intervention de l’un ou l’autre homme dans leur vie.  Un mari, un père, un amant.  Là réside un beau message en ces temps perturbés -à juste titre- qui voient balancés des porcs un peu partout : les hommes et les femmes pourraient aussi être complémentaires pour être épanouis !  Quel scoop !

L’intérêt du livre ne se limite pas à ses sujets.  Le style est riche : chaque événement, qu’il soit important ou pas à l’intrigue est soigneusement détaillé sans être assommant, ce qui immerge facilement le lecteur dans un beau décor catalan.  Les dialogues sont quant à eux parfois très colorés, ce qui donne des situations assez surprenantes d’une Maria pleine de retenue et d’élégance qui soudainement jure comme un charretier.

La construction est originale : l’histoire se dévoile tantôt d’après les souvenirs de la nourrice, tantôt d’après les mémoires écrites du père de Maria Costa.  Les époques et les Maria se mélangent.  Si ce jonglage temporel paraît d’abord laborieux, le lecteur a vite fait de s’y retrouver.

Le genre surprend lui aussi.  Le récit commence telle une grande saga aux multiples personnages, et, petit à petit, se mue en intrigue policière façon Agatha Christie.  L’un des personnages étant d’ailleurs ouvertement fan d’un des personnages fétiches de dame Agatha.  Comme dans ses romans, le meurtre commis à la Principal n’est que prétexte pour analyser finement les mœurs au sein d’un petit village.

En résumé, une fois cette fresque familiale commencée, il est extrêmement difficile de s’arrêter.  Addictif et intéressant tant sur l’Histoire de notre monde que sur la nature humaine.  Que demander de plus ?

Emmanuelle Lorriaux
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Journaliste