Fauve ≠ : Vieux frères

Impossible de passer outre le raz de marrée Fauve ≠. Depuis la fin 2013, les réseaux sociaux se sont emparé du phénomène et pendant presqu’un mois, pas un jour ne se passe sans que le nom n’apparaisse sur une publication x ou y. Cela a évidemment titillé le flair du Suricate…

Fauve≠, pour ceux qui n’ont pas accès aux réseaux sociaux, ceux qui ont hiberné, et tous les ermites volontairement en marge de la société (auquel cas, je comprends difficilement la démarche de suivre le suricate..Whatever !), c’est une histoire qui commence officiellement en 2010, mais pour tout le reste du monde, en 2013.

En 2013 donc, un collectif (ils insistent, on ne dit pas un groupe, car il y a des vidéos, du slam, de la musique, etc.) d’environ 5 personnes (sic. les membres permanents du collectif) issus de milieux aisés français (oui, je ne comprenais pas non plus pourquoi tout le monde le précisait, mais cela à tout de même une part d’importance) sort un premier E.P. intitulé Blizzard.

Un collectif qui se veut mystérieux (désir de se faire flouter le portrait par les journalistes, de se faire photographier de dos, etc.) et qui s’est axé essentiellement sur la musique, et plus précisément ce que l’on appelle le “spoken word”, de la poésie mêlée avec d’autres formes d’expression artistique comme la danse, la musique, etc. Pour faire bref, c’est un peu de Grand Corps malade et de The Street, du slam sur des mélodies des plus diversifiées (du pop au rock en passant par le hip hop évidemment), de l’indie slam.

En 2013 donc, les « on dit », « il parait que » circulent encore avec parcimonie. Fauve≠ passe par ailleurs aux Nuits du Botanique en mai 2013. Les échos sont plutôt bons, mais pas encore de quoi affoler les réseaux sociaux…

Et puis viennent les festivals et leur lot de découvertes « vraiment trop biiiien » qui propulsent Fauve≠ au rang des légendes, avant même que le collectif n’ait eu l’occasion de sortir un album.

En 2014, le premier album du collectif Vieux frères, partie 1 parait. C’est aussi à ce moment là que le monde des journalistes musicaux s’est divisé en deux. Les premiers, surfant sur la vague du succès du groupe sont allés jusqu’à le proclamer meilleur groupe de l’année, ou à peu de chose près. S’ils ont vraiment aimés ou s’ils ont juste suivi le cours de la rivière, difficile à dire.

Les seconds, quant à eux, ont choisi de ne pas aimer : parce que c’est un succès fulgurant et donc éphémère, parce que le collectif est composés de nantis le « cul dans le beurre » qui ne savent rien de la vie difficile qu’ils décrivent dans leurs textes, ou tout simplement parce qu’ils aiment penser le contraire de tout le monde (ça existe bien plus qu’on ne le pense). Peut-être aussi parce qu’ils n’ont réellement pas aimé.

Mais quant est-il concrètement de l’album ?

L’album Vieux frères, partie 1  est composé de onze titres, soit environ 40 minutes. Il commence sur un titre vraiment très efficace, Voyou. Le morceau exploite Schubert (Piano Trio n°II) comme trame de fond (preuve une fois encore que la musique classique se marie très bien avec le rap/slam/hip hop). Le groupe a collaboré avec Giorgio, un rappeur du 18e arrondissement de Paris pour ficeler le morceau. Un morceau exutoire puisqu’il est sensé raconter le cheminement quotidien de chaque membre. Un morceau au débit rapide, la catharsis moderne de toute une population.

Le deuxième titre, Requin Tigre, c’est une conversation aux allures de confessions, une sorte de Mea Culpa d’un mec qu’on imagine parfaitement issus des citées (oui mais non, c’est le frère d’un des membres), qui raconte sa descente aux enfers sur un fond électro-rock, pop-rock angoissant : « Je suis nulle part, je vais nulle part ».

Jeunesse Talking Blues, c’est la description du monde moderne : blues partout, blues tout le temps. Des mots tapés dans l’urgence par une voix d’adolescent fébrile ou d’un homme dont la voix n’a pas mué, rongé par le mal-être ambiant propre à la génération “y”.

Rag #3, c’est une sorte d’intervalle d’une minute trente. La figure omnisciente du vieux frère apparaît. Celui vers qui on se tourne pour avouer les boulettes commises les 24 dernières heures, celui qu’on interroge sur le futur, celui qu’on questionne sur la ligne de conduite à adopter,…(ça ne vous évoque personne d’autre ?).

Infirmière, c’est l’aveu de faiblesse de toute une génération ou presque : aimer par besoin, comme on a besoin d’une béquille ou d’un fauteuil pour déplacer un corps mutilé : “J’ai besoin de toi comme d’une infirmière.”

Le titre De Ceux est l’un des plus fédérateurs. Un morceau comme Noir Désir aurait ou Saez en ont fait : les morceaux qui rassemblent tout le monde autour de sentiments tels que l’inégalité, l’injustice, l’ennui, le vide, la dépendance, …

De nouveau, une courte entracte avec Rag #4. Cette fois tout de même, moins de prise de tête puisque l’épisode raconte le moment où les membres ont décidé (en 2013) de quitter tout pour se consacrer à la musique. Alors on fait les cartons, et on se bouge… enfin un peu d’action !!

Serait-ce le bout du Tunnel ? C’est en tout cas ce que le morceau laisse entrevoir.

Vieux frères, un troisième et dernier appel aux Vieux frères qui composent le collectif. Ce titre résonne comme une dédicace à tout ceux qui ont contribué à Fauve ≠, dans ses débuts, ses galères et ses succès. C’est aussi une dédicace à tout ceux qui veulent ce l’approprier, faire partie de ces vieux frères qui nourrissent quelque part sur terre la même passion dévorante, les mêmes dépressions existentielles,…

Un album fédérateur n’aurait pas pu l’être sans une chanson d’amour. C’est la Lettre à Zoé. Et tous les éléments sont là pour que ça fonctionne : l’amour fou, l’amour qui rend beau et bon, puis la boulette et les remords, la culpabilité… L’histoire de milliers d’individus sur terre condensée en un morceau.

Et puis au bout du compte il y a Loterie, le morceau « happy end » ou comme ils préfèrent dire le constat de ce qu’ils sont devenus (des légendes de la musique en somme, si ça c’est pas une happy end !).

Alors Fauve ≠, génie ou phénomène de mode ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y avait un créneau, et que le collectif s’en est emparé. Rassembler des milliers de personnes autour d’un sentiment d’incompréhension, d’autres l’avaient fait avant eux, et tout aussi bien qu’eux. Mais depuis quelques temps, il y avait une place à prendre et ils s’y sont installés confortablement.

.D’autant qu’il faut avouer que l’album est franchement bien ficelé. Par exemple, les clins d’œil d’une chanson à une autre créent une dynamique transversale qui balise l’écoute. Peut-on parler de génie pour autant ? Il est vrai qu’à part l’une ou l’autre pépite (Voyou, Vieux frères, Tunnel,..), l’album dans sa globalité est un peu répétitif et l’usage du même champ lexical ne le diversifie pas fondamentalement.

Je ne parlerai pas de génie donc, mais plus humblement d’un excellent album bien travaillé (cfr : les différentes figures de style et la prose sympathique) qui invite à penser que le collectif a énormément de potentiel pourvu qu’il ne s’endorme pas sur ce succès immédiat.

On attend donc la partie II, le petit frère du vieux pour trancher… (courageux, n’est-il point ?).

 

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