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    Extra life : expérience hypnotique dans les faisceaux de l’inceste

    Un faisceau de lumière comme porte d’entrée dans la matière. Des voix, des rires, l’ivresse du moment — pourtant les corps sont absents. Deux jeunes personnes divaguent, dans les volutes d’encens et les restes de ce qui semble avoir été une nuit d’altération et d’ivresse. Gisèle Vienne nous plonge dans un univers vibrant, à l’esthétique poétique inspirée des œuvres de science-fiction. Avec EXTRA Life, elle tente de questionner les systèmes de perception et d’explorer une question centrale : comment la pédocriminalité et les violences intra-familiales bouleversent-t-elles notre rapport au monde ? Présenté au Théâtre National pour trois représentations, le spectacle – créé en 2023 et en tournée depuis – fait escale à Bruxelles après avoir été programmé à Milan, Genève, et plus récemment à Amsterdam ou encore Zurich.

    Un frère et une sœur, Théo et Clara, se retrouvent en quête d’un ailleurs dans ce qui semble être les décombres d’une fête. Après s’être perdus de vu, les conditions de leurs retrouvailles sont à présent réunies au cœur de la nuit. Par l’évocation des invasions extraterrestres, l’installation d’un univers extraordinaire débarque comme une promesse d’évasion. Une âme semble rôder dans l’ombre. Présence étrangère ? Souvenir d’une intrusion ? Part refoulée de soi ? Celle qu’on laisse mourir, ou qui a été tuée, mais qui continue de hanter. Comme à son habitude, Gisèle Vienne nous arrache lentement à la rêverie pour nous conduire vers ce qui ressemble à un bad trip, une dissociation, un cauchemar. C’est par la poésie des images et par une manipulation minutieuse du temps qu’elle tente de répondre au silence. Dans son dispositif technologique – non moins poétique-, Gisèle Vienne place les corps dans un espace-temps brouillé : un moment à saisir, quelques heures à scruter, pour éclairer la perception passée, présente et future ; consciente, inconsciente, supposée ou reconstituée ; un écho du passé qu’on observe comme on scruterait la mémoire traumatique. Le travail sur la perception du souvenir, de l’évènement, s’appuie sur la diversité des médiums, sans jamais les hiérarchiser.

    La fumée se lève sur ce récit éprouvant d’inceste. Peu d’informations nous parviennent, mais on comprend par évocation. Les effets esthétiques dévoilent une histoire fragmentée : jamais dans une narration directe, mais par l’état des corps, figés dans la sidération et l’effroi, mais aussi parfois saisis de libération et de frénésie. Chorégraphiés dans une lenteur extrême, les corps transmettent l’effervescence de moments d’insouciance retrouvés dans la danse. Empruntée à la science-fiction, la création lumière fascine : une calligraphie visuelle qui prend part à la mise en forme fragmentaire du récit. Les mondes imaginaires de l’enfance et de l’adolescence affleurent, évoquant un basculement vers un « métavers intime », ou encore dans l’univers virtuel des jeux vidéo – mentionnés à plusieurs reprises par le personnage de Théo (Minecraft, Zelda) – comme autant d’espaces où l’on peut reprendre du pouvoir, comprendre les règles, tenir debout. La création musicale magistrale avec ses synthétiseurs modulaires, signée Caterina Barbieri, est une véritable porte d’entrée dans l’inconscient presque virtuel et pourtant absolument scénique qui s’offre à nous.

    Le texte, coécrit par Gisèle Vienne et les interprètes Adèle Haenel, Theo Livesey et Katia Petrowick, laisse pourtant un goût étrange : il peine à toucher au cœur du sujet. Il est parfois difficile de saisir ce que l’œuvre veut dévoiler ou activer. Malgré des élans esthétiques audacieux, voire grandiloquents, difficile de s’emparer réellement des enjeux politiques et sociétaux d’un tel sujet. L’effroi apparaît, c’est certain, mais comment contrebalancer un onirisme qui nous maintient dans une appréhension essentiellement intellectuelle de cette « archéologie du souvenir traumatique », pour reprendre les mots de la metteuse en scène ?

    Ce qui se joue ici devient une expérience en soi : la lenteur — on pensera peut-être au travail de Claude Régy — découpe et recolle l’horaire fatidique, 5 h 38, l’instant que Gisèle Vienne choisit pour « déplier l’expérience d’un moment » où tout s’effondre et tout tente de résister pourtant.

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    Conception, chorégraphie, mise en scène & scénographie Gisèle VienneCréé en collaboration & interprété par Adèle Haenel, Theo Livesey & Katia PetrowickDu 20 novembre au 22 novembre 2025Au Théâtre National Un faisceau de lumière comme porte d’entrée dans la matière. Des voix, des rires, l’ivresse du moment — pourtant les corps sont absents....Extra life : expérience hypnotique dans les faisceaux de l’inceste