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    Rencontre : Le Mage du Kremlin adapté par Luc Jacamon

    Après avoir déjà fait l’objet de nombreuses adaptations, que ce soit au théâtre ou au cinéma, Le Mage du Kremlin se fait, aujourd’hui, capturer par la bande dessinée. Le personnage de Giuliano da Empoli s’est vu livrer aux mains de Jacamon qui lui a donné un nouveau visage. Pour l’occasion, nous avons rencontré l’auteur du Tueur afin de découvrir les motivations qui l’ont poussé à se reconvertir dans le récit politique.

    Le Mage du Kremlin a envoûté plusieurs centaines de milliers de lecteurs, se hissant en tête des ventes pendant plusieurs semaines. Ce phénomène aux allures moscovites a ensuite vu ses bottes et ses fourrures ajustées pour le grand écran, avec un Jude Law dans le rôle de Poutine. Bref, c’est un franc succès pour ce roman sur la Russie !

    Alors comment décide-t-on de se confronter à un tel énergumène ? Et bien, on ne le décide pas, nous répond Luc Jacamon. Ou du moins, lui n’a pas été le moteur de cette initiative. C’est Casterman qui lui a fait cette proposition qu’il ne pouvait pas refuser. Pour l’auteur qui sort justement d’une série au long cours, cette aventure représentait une opportunité formidable autant qu’un véritable challenge.

    On constate une certaine fidélité par rapport au texte original. Comme dans le roman de da Empoli, Baranov est au cœur de l’intrigue. Sorte de Raspoutine des temps modernes, ce personnage fictif est inspiré du principal conseiller du Kremlin dans les années 2000, Vladislav Sourkov.

    Da Empoli, puis Jacamon dans son adaptation, ne sont pas les premiers artistes à s’être intéressés aux hommes de l’ombre, tapis dans les coulisses de la politique. Mais Le Mage du Kremlin a cette particularité de se jouer dans la Russie contemporaine et, avec pour personnage principal, un homme de la scène. Au sens littéral du terme, puisque Baranov a fait des études de théâtre.

    Et puis, casté par l’homme d’affaires Berezovsky pour devenir le bras droit de Poutine, Baranov imagine naïvement que son plus grand rôle mérite peut-être d’être interprété à l’échelle de la vie. La mission de Baranov est d’offrir aux citoyens une histoire, cousue comme un bon scénario, dans laquelle la Russie serait indéniablement victorieuse. Et donc de diffuser une image inflexible et pugnace de la fédération et de son dirigeant.

    Si Jacamon respecte le texte original, il entend quand même y apporter sa patte. Et pour cela, il pioche parmi les atouts de son médium qui est un art de la narration aussi bien que du dessin. Sa volonté : « donner du souffle et du rythme ». Alors, il nous égare dans des paysages soviétiques de steppes hostiles et de forêts boréales. Avec son manteau de neige, la taïga nous domine, majestueuse et presque intimidante. Et pourtant, avec son camaïeu de jaune et de mauve, la nature chez Jacamon possède une douceur hypnotique. Comme il le résume bien lui-même, l’auteur « n’a pas hésité à sortir du bureau du Kremlin pour donner une vision plus respirante de la Russie ». Et force est de constater qu’il y parvient avec une certaine virtuosité.

    Mais à l’immensité des paysages russes, se heurte la rigueur de son architecture. Comme da Empoli, Jacamon nous montre une Russie de contradiction, en équilibre entre tradition, modernité et bestialité. Dans le récit, c’est Baranov et Berezovsky qui invitent Poutine à se présenter comme le leader sévère et fédérateur dont le peuple a besoin. La Russie est une culture millénaire en quête de pouvoir et d’union. Et pour souligner cet aspect, Jacamon décide d’adopter comme symbole le loup dont la meute repose sur un principe hiérarchique. Il y a « le loup dominant et le loup solitaire ». « Le loup est à l’image du pouvoir de Poutine ».

    Sur la couverture, le regard du loup se cache, fourbe, derrière les coupoles typiques des cathédrales orthodoxes. On le retrouve plus tard, avançant affamé parmi les sapins. Le loup est une présence fière et menaçante qui hante le récit. C’est aussi cet animal qui représente le groupe de motards dévoués à Poutine, Les loups de la nuit. Et c’est vrai qu’on ne peut s’empêcher de voir, avec le dirigeant flegmatique, un poil de ressemblance. Le manque d’expressivité rend d’ailleurs Poutine compliqué à dessiner. Mais Jacamon parvient à le capturer, n’hésitant pas à insister sur les regards.

    À l’aide de gros plans, Jacamon cherche à « installer une tension ». De ses propres aveux, la bande dessinée se prête à ce genre d’exercice, étant, à nouveau, un art du narratif autant que du visuel. L’atmosphère est nerveuse pour le lecteur qui passe d’un Poutine de marbre à un Baranov tout en contradiction. Le premier ne laisse rien paraître. Le second jouit d’un regard sibérique, avec ses yeux perçants, étrangement plaqués sur un visage juvénile. Un physique dans lequel se côtoient naïveté et ambition.

    C’est un personnage complexe comme les chérit l’auteur qui fait un parallèle entre Baranov et le tueur de sa précédente série. La personnalité du personnage principal n’est d’ailleurs pas l’unique point commun entre ces deux œuvres qui misent énormément sur leur découpage. Dans ce domaine, Jacamon prend des libertés pour transmettre de l’émotion et mettre l’emphase sur certains points.

    Jacamon nous offre donc une adaptation esthétique de ce Mage du Kremlin qui a tant fait parler de lui. L’auteur ne s’encombre pas des critiques adressées à da Empoli à cause de l’image romantisée qu’il donne de la Russie. Le rôle du bédéiste est d’exploiter les possibilités du médium pour faire de cette œuvre une lecture singulière. Et même si à certains endroits le texte peut paraître exigeant – en même temps, il s’agit de condenser un essai politique en quelque quatre-vingts pages de bande dessinée – le résultat final reste une belle réussite qui donne à voir différentes facettes de l’esprit russe.

    Cheyenne Quévy
    Cheyenne Quévy
    Responsable littérature

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