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    Rencontre : Frankenstein entre les mains de David Sala

    David Sala est ce qu’on peut appeler, dans le jargon populaire, un monstre de la bande dessinée. Avec vingt-cinq ans de publications à son actif, il est un bédéiste chevronné. Mais même pour un auteur de sa trempe, le challenge est colossal. Il s’agit de redonner vie à une bête féroce de la littérature, Frankenstein. À l’occasion de la sortie de son album, nous avons eu le plaisir de rencontrer cet artiste, dernier téméraire en date à avoir donc affronté la créature de Mary Shelley.

    On ne présente plus Frankenstein. C’est une œuvre mythique à laquelle se sont confrontés de nombreux artistes, tels que, récemment encore, Guillermo Del Toro. Pourtant adapter une œuvre qui est, à ce point, inscrite dans le patrimoine commun n’est pas sans risques. David Sala en a fait le constat lui qui, au départ, pensait qu’il s’agirait d’un projet facile. Il voulait simplement renouer avec ses premiers amours, nous confie-t-il. Mais adapter ce récit fantastique gothique qui avait bercé son adolescence s’est révèle plus compliqué : il fallait se démarquer.

    David Sala manipule donc ce mythe prométhéen, pour en faire une version hybride, à la rencontre entre son propre univers et celui de Mary Shelley. Fidèle au roman, Victor Frankenstein y met au monde une créature maudite, faite de chair morte et condamnée à l’isolement à cause de son physique repoussant. De son côté, Victor subit les conséquences de son arrogance.

    Même si la plupart des scènes du Frankenstein originel survivent à l’adaptation de David Sala, l’auteur entend bien y apporter sa patte. Il se débarrasse de certains passages du livre. Et en ajoute d’autres. Ces modifications, il se les autorise pour servir une cause : humaniser la bête. Pour ce faire, il imagine un nouveau personnage. Une femme qui, en apportant son soutien à cet être hideux, révèle la part lumineuse qui sommeille en lui. David Sala ne se cache pas : il veut faire de cette œuvre une lecture qui ne serait pas binaire. Il n’y a ni bon, ni mauvais. Seulement des sentiments qui se mélangent et qui poussent les personnages sur une voie tragique.

    Après avoir adapté Le joueur d’échec et s’être confronté à l’époque franquiste, en racontant l’histoire de ses grands-pères dans Le poids des héros, David Sala réalise à nouveau une œuvre engagée. Son Frankenstein est traversé par de nombreuses thématiques comme le rejet, la différence ou encore les dangers d’une ambition démesurée. Et puis, il y a la rancœur. Celle qui altère le jugement et empoisonne le cœur des hommes, les entraînant dans une quête de vengeance destructrice. Finalement, on ne peut s’empêcher de voir dans ce texte un triste écho à notre contexte actuel.

    Frankenstein porte une longue robe séduisante, faite de patchwork comme lui. Son visage est cousu, certes, mais relativement humain. Si David Sala ne lui a pas donné un physique trop repoussant, c’est pour le rapporter à notre monde. Aujourd’hui, même la plus petite différence peut créer du rejet. L’auteur le revendique : il voulait faire de son personnage, un être à la fois monstrueux et éminemment touchant. Frankenstein n’est pas un démon cyclopéen. Il nous ressemble. Et de ce fait, il incarne la facilité avec laquelle interviennent les mécanismes d’exclusion.

    David Sala se lance avec de grandes ambitions dont, contrairement à Victor, il se montre à la hauteur. Frankenstein nous évoque un récit tragique, à l’imagerie sombre. Et à cela, David Sala s’oppose. L’auteur français fait le pari de la couleur, dont il nous aveugle avec ses paysages extraordinaires – étendues de vert pâle, de bleu indigo, de violet et de lilas. Ces couleurs vives, souvent absente des impressions classiques, semblent devenir une marque de fabrique chez cet artiste, héritier de Klimt et de l’expressionnisme.

    Dans ses décors vertigineux et bariolés – parfois réalisés en couleur directe – des personnages fantomatiques errent, complètement désoeuvrés. Ils ont des visages diaphanes, réalistes malgré leurs yeux immenses qui ont sans cesse l’air de sonder l’âme du lecteur. Le Frankenstein de David Sala n’est pas sombre. Mais il n’en est pas moins malaisant. Et malgré sa forte personnalité, le travail pictural de l’auteur – lui qui utilise la gouache avec un couteau pour révéler son côté brut – ne vient en rien desservir le récit. Il arrive que des bandes dessinées souffrent d’une esthétique trop travaillée qui peut faire de l’ombre à l’histoire. Mais dans ce cas précis, le dessin s’associe à la fluidité de la narration et à la poésie du texte pour créer une œuvre en parfait équilibre.

    Cheyenne Quévy
    Cheyenne Quévy
    Responsable littérature

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