
DJ Ahmet
Réalisateur : Georgi M. Unkovski
Genres : Comédie, Drame, Musical
Acteurs et actrices : Arif Jakup, Agush Agushev, Dora Akan Zlatanova
Nationalités : Macédoine, République tchèque, Serbie, Croatie
Date de sortie : 3 juin 2026
Antinomie : Contradiction réelle ou apparente entre deux lois, deux principes, deux idées.
D’un côté, la comédie, de l’autre, le drame. Ce qui est agréable avec les cases, c’est qu’elles sont simples à comprendre, simples à suivre. Ce schéma va par ici, cet autre va par là. Sauf qu’un beau jour, tout le monde en a sa claque de voir se répéter en boucle les mêmes histoires, les mêmes articulations narratives, les mêmes lapins sortis des mêmes chapeaux. Alors celleux qui font les récits fusionnent les genres, mélangent les tons, mixent les couleurs pour donner de nouveaux goûts. Ainsi, si Wikipédia classe DJ Ahmet comme un « drama film », sa bande-annonce s’inscrit dans une esthétique (en termes de musique et de rythme) très comédie. Le film parait donc osciller entre ces deux assignations, c’est d’ailleurs le choix pris par des plateformes comme Imdb et Allociné, genre : drame, comédie. La contradiction qu’on pouvait lire entre ces deux principes n’existe plus. Antinomie apparente.
Mais concrètement c’est quoi DJ Ahmet ? Le film qui sortira sous le nom du Garçon qui faisait danser les collines suit un ado, dont feu la mère lui a transmis l’amour de la musique, obligé d’aider son père à s’occuper de leur troupeau. Si beaucoup semblent s’attarder sur la rave qu’Ahmet découvre non loin de chez lui et dans laquelle s’incrustent ses moutons comme point de départ de sa mélomanie, cette scène incarne en fait l’opposition centrale du film : l’antinomie entre les principes de teuf et de pastoralisme.
Derrière le terme teuf, il y a la vie citadine à l’Occidental, la modernité, internet, la musique électronique, la jeunesse. Au contraire, l’imaginaire du pastoralisme, c’est celui de la ruralité, de la pauvreté, de la religion, mais aussi celui de la mort. La mort, car l’exode rural qui touche littéralement toutes les campagnes du monde y laisse une population toujours plus vieillissante et une société toujours plus en perte de vitalité. De là vient le contraste avec la techno, musique qu’on nommera ainsi plus par convention linguistique que par réalité musicale, dont les basses pulsent, profondément, régulièrement, vite, comme le sang dans les veines. Cette opposition s’incarne dans le personnage d’Aya, jeune fille revenue au village pour être mariée après plusieurs années en Allemagne, à vivre entre fêtes et libéralisme socioreligieux.
Mais cette impossibilité de tenir un troupeau de moutons dans une rave party, qui sans être un tournant narratif est clairement le moment le plus marquant du film, met-elle véritablement en avant l’opposition des deux mondes ? Peut-être. Mais peut-être pas. Peut-être que le long-métrage cherche à montrer la lente transition des campagnes. Les ordinateurs arrivent alors que les smartphones, les réseaux sociaux et autres joyeusetés télévisuelles sont déjà répandus, touchant un cercle toujours plus grand de ruraux. Et avec cette modernité, c’est tout simplement l’altérité qui rentre à grands coups de TikTok pour se confronter au rigorisme. Et la panique morale qu’elle amène, et pour laquelle il n’est nullement besoin d’habiter en ruralité pour la connaître, devient, au fur et à mesure que le temps passe, radicale, acceptable, raisonnable, populaire et enfin, habituelle. Car oui, il n’y a pas qu’en discours politique que la fenêtre d’Overton est pertinente.
Mais si la transition implique par essence l’idée d’une opposition, d’une distinction a minima, elle ne peut pas toujours s’appliquer, ou du moins pas à l’échelle humaine. Car si les mentalités évoluent, si la différence et les questionnements d’us et coutumes sont de plus en plus acceptés, ils sont parfois trop lents quand tout ce qui nous est donné dans ce bas monde se compte en quelques dizaines d’années. Quand on n’a pas le temps d’attendre la fin de la transition, on se confronte à l’opposition. Ainsi, DJ Ahmet alterne entre de petites histoires, certaines perdues d’avance, et d’autres qui bougent et font bouger.
Mais que le résultat de ce fragment de vie soit l’une ou l’autre, le long-métrage cherche une issue, un terrain d’entente, un juste milieu. Il aspire à recréer un dialogue entre la ville et la campagne, entre celleux qui peuvent aller à l’école et faire la teuf, et celleux qui élèvent des moutons et n’écoutent que de la musique religieuse.
Tout comme pour son ton entre la comédie et le drame, DJ Ahmet veut mélanger des choses sur le papier inconciliables. Et tout cela au sein d’un pays, la Macédoine du Nord, qui semble s’opposer entre sa majorité macédonienne orthodoxe et ses minorités turque et albanaise musulmanes. C’est donc à la fois dans son fond, dans sa forme et dans son discours que le film charrie les identités, les faits s’entrechoquer en espérant qu’elles forment un ensemble cohérent et stable. Reste à savoir si l’antinomie est cette fois réelle ou apparente.
