Textes Patricia Allio, GISTI / TPP / FORENSIC ARCHITECTURE (extraits), Élise Marie
Mise en scène Patricia Allio
Avec Patricia Allio, Mortaza Behboudi, Henriette Essami-Khaullot, Élise Marie, Gaël Manzi, Bernardo Montet, Stéphane Ravacley, Marie-Christine Vergiat, Régine Komokoli
Du 22 au 24 janvier 2026 au Halles de Schaerbeek
En 2018, Patricia Allio assiste à la session parisienne du Tribunal Permanent des Peuples, consacrée aux violations des droits des personnes migrantes et réfugiées. Dispak Dispac’h, œuvre éminemment politique, en est le prolongement scénique et sensible. Entre théâtre et performance, le spectacle présenté aux Halles de Schaerbeek dans le cadre du focus sur l’artiste Patricia Allio – programmé au Varia du 9 au 24 janvier 2026 – nous plonge dans une enquête bouleversante. À la croisée du théâtre documentaire et du rassemblement citoyen, le spectacle réhabilite archives, cartographies et témoignages pour donner à voir et à entendre les récits de celles et ceux qui luttent pour l’action en faveur des peuples qui traversent la Méditerranée pour survivre. Ce faisant, Dispak Dispac’h confronte avant tout l’Europe à ses responsabilités face aux violations répétées des droits fondamentaux des personnes migrantes et réfugiées.
Le théâtre comme outil d’enquête sur les politiques migratoires européennes
Dispak signifie « ouvert », « déployé » ; Dispac’h évoque l’agitation, la révolte. La scénographie quadrifrontale, conçue par Mathieu Lorry-Dupuy, entoure un plateau tout de bleu qui apparaît, de prime abord, comme un espace vide. Ce vide se transforme progressivement sous nos yeux : le plateau devient une carte immense, révélant ce qui se joue — et s’est joué — en mer Méditerranée. Y apparaissent les trajectoires migratoires, les zones de naufrage, les alertes lancées depuis les embarcations en dérive. Ce travail de recensement et de visualisation de données se révèle glaçant.
Portée par la comédienne Élise Marie, la déclamation de l’Acte d’accusation émis en 2018 par le Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s (GISTI) ne laisse aucune ambiguïté quant à la responsabilité de l’Europe : non seulement dans les violations répétées des droits humains, mais aussi dans les dispositifs déployés pour empêcher des dizaines de milliers de personnes d’accéder au territoire européen. Un arsenal juridique et sécuritaire conséquent (Frontex, accords de Dublin, centres de rétention administrative, entre autres). Parmi les violations des droits fondamentaux liées aux restrictions de la liberté de circulation énoncées : violation du droit de quitter son propre pays, du principe de non-refoulement, du droit d’asile, du droit à la vie, interdiction des traitements inhumains et dégradants, atteintes au droit à la liberté et à la sûreté, pratiques d’enfermement, expulsions collectives illégales, ainsi que violations spécifiques des droits de l’enfant.
Progressivement, les interprètes révèlent une cartographie éloquente sous les couches de matière bleu avant de partager progressivement l’espace avec des activistes et des personnalités militantes, fondateur·ice·s d’actions humanitaires ou figures majeures de la lutte contre les injustices envers les personnes exilées. Cette pluralité de présences brouille volontairement les frontières entre représentation, témoignage et engagement.
Des archives au plateau : cartographier les violences aux frontières de l’Europe
Iels tracent point par point, gommette après gommette, les marqueurs révélant les signalements – transmis aux garde-côtes et aux nombreux bateaux à proximité – d’une embarcation. L’équipage encore en vie se trouve suspendu à l’attente d’un secours qui, comme pour la grande majorité, n’arrivera jamais. L’obligation de porter assistance aux personnes en détresse en mer constitue pourtant l’un des principes les plus anciens et les plus constants du droit maritime international. Elle s’impose indépendamment du statut des personnes secourues (migrant·e·s, réfugié·e·s, équipage), de leur nationalité ou de leur situation administrative ou juridique.
Ce travail d’enquête, cruel par sa concrétude mais jamais délibérément spectaculaire ou misérabiliste, est mené avec une précision chirurgicale, ne laissant aucun doute quant à l’ampleur de l’horreur. La danse surgit alors comme pour appuyer encore le propos. En tenue de CRS, Bernardo Montet vient, dans une transe cauchemardesque, piétiner puis s’effondrer sur cette carte immense.

De grandes banderoles — dont la typographie est signée Bye Bye Binary — descendent des cintres et viennent clore ce chapitre. On peut lire « LIBERTE DE CIRCULATION POUR TOUSTES » ou encore « MUR PAR MUR, PIERRE PAR PIERRE / NOUS DETRUIRONS LES CENTRES DE RÉTENTION ». Elles viennent compléter le recensement, mis en exergue par d’autres gommettes, des centres de rétention présents en Europe, estimés à plus de deux cents. Les traitements subis dans ces centres y sont relatés, et les conditions de détention – inhumaines – ne se distinguent des prisons que par le nom.
Une fois le contexte exposé et la lutte remise au centre du propos, ce qui semblait être un spectacle conduit le public à faire agora. Il est invité à rejoindre l’espace scénique, sur la carte relatant l’histoire meurtrière des personnes exilées : celles et ceux qui n’ont délibérément pas été secouru·e·s, ou celles et ceux qui ont survécu·e·s et vivent, une fois arrivé·e·s, sous la menace des OQTF (Obligations de Quitter le Territoire Français), générant de nouvelles formes de violences. Alliance désastreuse pour certain·e·s, entre l’espoir d’une reconnaissance administrative et l’enfermement en centres de rétention, ou encore la chasse à l’homme menée contre celles et ceux qui tentent de rejoindre l’Angleterre.
Faire place aux voix de la société civile
Le public est invité à prendre place sur des bancs en bois – les Bancs d’utopie de Francis Cape. Des membres de la société civile ayant rejoint le projet Dispak Dispac’h rejoignent succesivement cette agora. Patricia Allio, en sobre passeuse de paroles et de récits, présente les invité·e·s venu·e·s témoigner. Parmi elleux, Gaël Manzi, fondateur de l’association Utopia 56, d’abord créée pour soutenir les personnes réfugiées dans la « jungle » de Calais, devenue aujourd’hui une association humanitaire majeure œuvrant pour la défense des personnes exilées. Puis Régine Komokoli, première femme ancienne sans-papiers élue en France, raconte l’enfer de son parcours de vie : des viols de guerre subis avant de fuir son pays aux multiples violences endurées en France en tant que femme sans papiers. Elle milite aujourd’hui contre les violences sexistes et sexuelles et pour des conditions de vie dignes pour les personnes sans papiers. On retrouve également Stéphane Ravacley, artisan-boulanger à Besançon, dont la presse a relayé la grève de la faim qu’il a engagé afin d’empêcher l’expulsion de son apprenti, un mineur guinéen ayant atteint la majorité. Enfin, pour cette représentation bruxelloise, Henriette du collectif La Voix des Sans-Papiers Bruxelles est invitée à partager son histoire : sa vie de maman solo d’abord étudiante, puis sans papier, ainsi que son combat en faveur de l’ouverture de lieux d’occupation pour les personnes en situation irrégulière, plus particulièrement pour les femmes et les enfants.
Dans une horizontalité certaine, le temps se suspend et la vie civile reprend ses droits dans l’espace de la représentation. Sur une musique de Léonie Pernet, le spectacle mobilise toutes les contributions et tous les arts pour déplacer les regards face à l’inacceptable, sans jamais chercher à culpabiliser. Le réel nous rattrape par le seul constat des faits et par l’écoute de ces voix qui portent la tragédie, mais aussi — et surtout — la lutte.
Après deux heures et demie de représentation, Patricia Allio et son équipe sonnent l’alarme et, dans le même temps, placent l’action au cœur de leur geste artistique. Aux Halles de Schaerbeek, lieu d’engagement artistique et militant à Bruxelles, le spectacle trouve un écho particulier. Dans cet espace de représentation s’attachant à faire émerger des formes d’organisation, de réflexion et de résistance face aux urgences contemporaines, Dispak Dispac’h transmet des clés de compréhension et d’action. Textes, images, sons et corps rendent plus que jamais vivantes et urgentes les luttes en faveur des droits humains. Ces récits, transmis avec un supplément d’âme, ravivent l’espoir et rappellent que ce dernier se construit dans la lutte afin de pouvoir un jour, comme le dit Anour – exilé rencontré par Patricia Allio – « mener une vie douce, une vie sans violence ».
Aide d’urgence – contacts utiles :
Pour les personnes sans papiers
HUB Humanitaire à Bruxelles https://medecinsdumonde.be/projets/hub-humanitaire
Pour les Violences Sexistes et Sexuelles
Observatoire des violences faites aux femmes, contact utiles pour les victimes ou les proches https://ofvff.be/besoin-daide/
Pour aller plus loin :
Utopia 56 _ https://utopia56.org/
TPP _ https://permanentpeoplestribunal.org/wp-content/uploads/2018/01/TPP-MIGRATIONS-Paris-4-et-5-janvier-2018.pdf
La voix des Sans Papiers : https://sanspapiers.be/news/
Fonts Bye Bye Binary https://typotheque.genderfluid.space/fr
