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    Seven : garder l’originalité d’un scénario

    Il y a 30 ans, lors de la quatrième semaine de janvier 1996, sort Seven de David Fincher. Mais ce thriller maintenant culte n’a pas été si facile à monter. Qu’est-ce que ça aurait donné sans la scène de fin ? Sans Brad Pitt ? 

    Au départ, l’histoire de Seven vient du scénariste débutant Andrew Kevin Walker. En 1986, il quitte sa Pennsylvanie natale pour New York. S’il écrit un épisode des Contes de la Crypte pour la télévision en 1989, c’est dans les années 90 qu’il commence à se faire remarquer. Dès 1991 où il travaille à Tower Records, une chaîne de magasins de disques, afin de pouvoir payer le loyer tout en écrivant, il commence à élaborer un scénario sur un tueur qui s’inspire des 7 péchés capitaux. Il en a eu l’idée grâce à la vie “déprimante” qu’il mène à New York depuis son arrivée. A cette époque, la ville est en proie à une grosse augmentation de la criminalité et de la toxicomanie et il a été lui-même témoin de crimes et de “péchés” commis au grand jour. 

    Au bout de trois ans d’écriture, le scénario de Seven est prêt et il est acheté par la société italienne Penta Film dirigée par Phyllis Carlyle. Pour cela, il reçoit le montant minimal autorisé par la Writers Guild of America, le puissant syndicat des scénaristes. Mais ce montant minimum (quelques dizaines de milliers de dollars quand même !) est une belle opportunité pour Andrew qui en profite pour déménager à Los Angeles afin de se consacrer entièrement à son métier et au développement de Seven. Il en profite pour aussi vendre deux autres scénarios qui seront utilisés pour des films obscurs en 1994 (Brainscan avec Edward Furlong et Frank Langella)) et 1995 (Souvenirs de l’au-delà avec Jeff Goldblum et Alicia Silverstone). 

    Tout semble sourire au scénariste, mais comme toujours, c’est à ce moment-là que les ennuis commencent ! Le film est d’abord proposé au réalisateur Jeremiah S. Chechik qui, après une comédie (National Lampoon’s Christmas Vacation) et une romance dramatique (Benny and Joon, un joli petit film avec Johnny Depp qui a aussi popularisé la chanson des The Proclaimers, I’m Gonna Be (500 miles), chanson qui sera ensuite attachée à la série How I Met Your Mother, série qui rendra aussi hommage à une scène culte de Seven, la boucle est bouclée ! Mais je m’égare…). Donc, après ces deux films, Chechik est en quête d’un sujet plus sérieux et plus noir. En accord avec la Penta Film, ils demandent à Walker plusieurs modifications de scénario, surtout la fin prévue, trop sombre. Plus tard, Walker dira avoir eu le sentiment de gâcher son scénario et qu’il aurait dû s’en aller du projet, mais à l’époque, voulant à tout prix réussir, il s’est plié aux exigences demandées et a réécrit jusqu’à 13 fois le scénario. 

    Malgré tous les efforts, ça ne fonctionne toujours pas. La Penta Film rencontre des difficultés financières et après la dissolution de l’entreprise, c’est le New Line Cinema qui récupère les droits. Chechik quitte le projet et de nouveaux réalisateurs comme Guillermo Del Toro ou David Cronenberg sont envisagés. Mais ils refusent tous les deux le projet. Arrive alors dans l’équation David Fincher qui a reçu le scénario par son agent. Il se sent happé par le sujet mais il hésite car, après l’expérience de son premier long-métrage, Alien 3, il a déclaré : « Je préfèrerais mourir d’un cancer du côlon plutôt que de refaire un film”. 

    Mais il reconnaît que le scénario correspond à sa propre sensibilité créative, notamment l’exploration du mal et une fin sans concession et originale. Il manifeste donc son intérêt et le studio se rend compte qu’ils ont envoyé la mauvaise version du script, ils ont envoyé l’original de Walker… Fincher ne veut réaliser le film que si la fin originale est maintenue. Le président de production de la New Line Michael De Luca le soutient mais Arnold Kopelson, le producteur et certains dirigeants veulent toujours une fin plus conventionnelle. La situation se débloque, à l’avantage du réalisateur, après la signature de Brad Pitt. Le jeune acteur, devenu bankable suite aux énormes succès d’Entretien avec un vampire et Légendes d’automne, n’accepte le film que si la fin originale est conservée. Morgan Freeman se range aussi à cet avis et cela devient difficile pour les décideurs du studio de ne pas accepter. 

    Le tournage peut enfin commencer et David Fincher peut imposer sa vision de l’histoire. Il se fait aider de Darius Khondji à la photo pour trouver ce grain spécial qu’il souhaite à son film et faire de la ville où se déroulent les événements, une ville qui ressemble à toutes les grandes villes sans être jamais nommée. Il se permet aussi plusieurs fantaisies comme le générique du début montrant la préparation du criminel, le générique de fin se déroulant à l’envers (du bas vers le haut) ou même en ne créditant pas au début du film le comédien qui joue le tueur afin qu’on ne puisse le trouver avant qu’il n’apparaisse officiellement dans l’histoire. 

    Le film finit, il passe par les traditionnelles projections-tests et les studios regrettent d’avoir donné carte blanche au réalisateur, surtout qu’il a augmenté le budget de trois millions de dollars pour avoir sa vision à l’écran. C’est donc sans surprise que le studio ne s’attend pas à grand chose de la sortie de Seven. De plus, le marketing n’est pas évident, le département ne sait pas comment le vendre. Comment dire aux gens que le film est sombre et violent sans pour autant le vendre comme un film de genre ? Comment capitaliser sur la popularité de Brad Pitt alors que son public n’est pas spécialement adepte de ce type de films ? 

    Au final, tout se goupille bien et un bouche-à-oreille très positif fait instantanément de ce film, un carton au box-office aux USA comme partout dans le monde. Son esthétique hybride, entre horreur, polar, film noir et sa volonté de parfois plus suggérer que de montrer ou encore une fin originale, a touché les spectateurs de l’époque. Mais il est toujours aussi impactant aujourd’hui : le film et son réalisateur sont devenus cultes. En le regardant il y a quelques semaines, on retrouve le même malaise devant les scènes les plus marquantes. 

    Une suite est bien sûr évoquée avec un tueur en série qui est traqué sans succès par le FBI jusqu’à l’arrivée d’un médium. Mais David Fincher et Brad Pitt ne sont pas intéressés par l’idée. De son côté, Morgan Freeman ne voit pas non plus l’intérêt de reprendre le rôle de William Somerset, car il a déjà joué un rôle similaire en 2001 dans Le Masque de l’araignée. Le scénario de cette suite sera utilisé qu’en 2015 et donnera le film Prémonitions d’Afonso Poyart (connu à peu près que pour ça) avec Anthony Hopkins et Colin Farrell. Mais à part les deux comédiens toujours aussi charismatiques, on est très loin de ce que Seven nous proposait.

    Loïc Smars
    Loïc Smarshttp://www.lesuricate.org
    Fondateur, rédacteur en chef et responsable scènes du Suricate Magazine

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