Chemin de croix de Dietrich Brüggemann

chemin de croix affiche

Chemin de croix (Kreuzweg)

de Dietrich Brüggemann

Drame

Avec Lea van Acken, Franziska Weisz, Klaus Michael Kamp, Florian Stetter, Lucie Aron

Sorti le 29 octobre 2014

Maria, 13 ans, vit dans une famille catholique intégriste. Elle essaye de se conformer au mieux aux préceptes fondamentalistes de sa communauté, mais cela ne va pas sans heurts avec le monde extérieur. À l’aube de l’adolescence, elle se retrouve tiraillée entre un besoin de liberté et une mère tyrannique. Dans cette confusion, elle attend avec impatience sa confirmation, la consécration de sa dévotion religieuse.

Chemin de croix de Dietrich Brüggemann est un film austère et pertinent à l’heure où la société, nostalgique d’un sentiment spirituel et communautaire, continue d’opposer une laïcité consensuelle au « retour du religieux » (ou juste de sa transformation). Le film a d’ailleurs remporté l’Ours d’argent du Meilleur Scénario, co-écrit par Anna Brüggemann, la sœur du réalisateur, au festival du film de Berlin de 2014.

Au-delà du thème, le film est structurellement religieux : le long-métrage est divisé en 14 séquences qui répliquent les étapes du chemin de croix chrétien. Instauré au XVIIIème siècle sous sa forme actuelle, cet acte dévotionnel commémore la passion du Christ, de sa sentence de mort prononcée par Ponce Pilate à sa mise au tombeau. Au fur et à mesure de ces étapes, le spectateur voit évoluer Maria sur sa propre Via Dolorosa en plans-séquences et en plans fixes – le film ne comptabilise que quatre mouvements de caméra. Ces plans statiques, que certains qualifieront d’ennuyeux, donnent pourtant au film une ambiance posée où les acteurs utilisent l’espace comme des comédiens habitent la scène. En recourant à ces procédés, le réalisateur esquisse les dérives de l’autarcie idéologique sans jamais la pointer du doigt.

Chemin de croix ne tombe jamais dans le scandale religieux sulfureux. Il laisse pourtant interloqué quant à l’extrémisme qu’il dévoile et montre comment l’abus, associé à la sexualité ces dernières années, peut être global et spirituel. La communauté dans laquelle Maria évolue est en effet directement inspirée de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, une société religieuse formée en 1970 par l’archevêque français Marcel Lefebvre. Cette dernière ne reconnaît pas les réformes du Concile Vatican II qui visaient à « moderniser » l’église chrétienne. Par ailleurs, la Fraternité, excommuniée en 1988, s’oppose à la liberté religieuse, au divorce, à l’homosexualité, aux droits des femmes, à la séparation de l’état et de l’église, etc., des valeurs devenues cruciales dans notre société moderne. Autant dire que le film touche un sujet sensible.

Outre une religion pervertie où la réversibilité des mérites promet une gloire compensatrice, le film met également en scène une famille matriarcale dans laquelle la mère monopolise l’autorité, la parole, et presque jusqu’au libre arbitre de sa famille, et plus particulièrement de sa fille aînée. Enfin, le film interroge ce qui se passe lorsque personne ne dépasse les frontières communément délimitées. Alors que Maria et ses compagnons de catéchèse sont encouragés à veiller sur les âmes de leur entourage plus ou moins proche, au risque de tomber dans l’ingérence, le spectateur réalise que personne n’ose intervenir assez énergiquement pour détourner Maria du péril qu’elle court.

Au cœur de ce thème imposant, dans son premier rôle au cinéma, la jeune interprète Lea van Acken – 15 ans ! – est une Maria très convaincante. Elle arrive à mêler la détermination et la fragilité, l’amour et la colère envers sa mère, les premiers élans de liberté de l’adolescente et l’obédience de l’enfant soumis à l’Autorité. Les rôles secondaires du prêtre et de la mère sont remarquables. Le premier, joué par l’acteur allemand Florian Stetter, affiche une assertivité dont la douceur cache à peine la violence des propos, tandis que la deuxième, taillée dans la pierre et le conservatisme, est incarnée par l’actrice autrichienne Franziska Weisz qui déploie un jeu dur et bien maîtrisé.

Malgré toutes ses qualités et les réflexions intéressantes qu’ils soulèvent, Chemin de croix est un film ascétique, sérieux et impartial qui n’attirera et ne retiendra qu’un certain type de public… Mais ce public ne sera pas déçu.

Elodie Mertz
A propos Elodie Mertz 117 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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