
Calle Málaga
Réalisatrice : Maryam Touzani
Genre : Comédie dramatique
Acteurs et actrices : Carmen Maura, Marta Etura, Ahmed Boulane
Nationalités : France, Espagne, Maroc, Allemagne, Belgique
Date de sortie : 18 mars 2026
Pour son premier film tourné en espagnol, la cinéaste marocaine Maryam Touzani imprègne son écriture de souvenirs très personnels, intimement liés à sa ville natale, Tanger. Dédié à sa grand-mère, il interroge les liens entre les générations et bouscule allègrement nos préjugés autour de la vieillesse.
La rue Málaga, au cœur de Tanger, est emblématique de l’histoire multiculturelle de la ville, dans laquelle s’est implantée une population espagnole fuyant la rigueur de son régime. Si, au fil du temps, les enfants ont regagné l’Espagne pendant que les anciennes générations s’éteignaient, l’empreinte de cette époque est toujours palpable et cette langue continue d’y être parlée. Ce contexte, c’est le passé de Maria Angeles, une espagnole ayant vécu à Tanger depuis sa naissance. Au contraire de sa fille, Clara, partie vivre à Madrid et qui vient un jour annoncer à sa mère qu’elle compte vendre l’appartement que celle-ci a toujours habité, rue Málaga. Déchirée par la perte de ce toit et de ses biens si chers à son cœur, Maria doit compter sur son ingéniosité pour tenter de les récupérer. Sans crier gare, tous ces bouleversements vont lui permettre de se laisser de nouveau porter par l’amour, le désir et la joie de vivre.
Et d’emblée c’est bien la vie qui nous happe, celle qui anime la fameuse rue marocaine dont la sensorialité très palpable a la force des souvenirs d’enfance, émulant sans doute de ceux de la réalisatrice. Celle, aussi, traversant le personnage de Maria, qui se laisse tenter par les petits plaisirs du quotidien autant que par cette pâtisserie boudée par sa fille. Les divergences entre elles deux, déjà, sautent aux yeux, avant que le motif de la visite ne vienne sceller une profonde incompréhension mutuelle. Clara a besoin d’argent et voit dans la vente de l’appartement de sa mère l’occasion de la rapprocher de sa famille en Espagne. La situation lui est pénible, mais elle considère que le rôle maternel est de se sacrifier pour elle. Peu développé et constamment à distance, peut-être pour s’y projeter, le personnage de Clara voit constamment ses attentes se heurter au besoin de liberté de Maria. Car il est transgressif de revendiquer sa liberté, lorsqu’on est une femme de 80 ans !

Tout au long du film, le regard que porte la fille sur sa mère nous confronte à nos propres biais âgistes. Maryam Touzani dresse avec douceur le portrait d’une femme dont l’apparence rayonnante extériorise son caractère lumineux, personnifiée par une Carmen Maura magistrale. Elle ne peut que fuir cette maison de repos au personnel infantilisant, où elle se ternit (l’âne attaché dans la cour vide et désolée y est comme une mise en garde). Ce sursaut libérateur acte par contraste ses retrouvailles avec la vie, ses couleurs (le rouge, couleur du désir, omniprésent) et la poursuite déterminée de son autonomie. On suit avec malice ses manigances et sa débrouillardise malgré la situation dramatique. Sa relation naissante avec Abslam (Ahmed Boulane) est filmée avec une grande tendresse, dévoilant les corps ridés, assumant leur beauté. Les fleurs, elles aussi très présentes, sont comme un symbole récurrent de leur sensualité, peuplant aussi bien les robes colorées que le langage (les taches de l’épiderme, appelées « fleurs de cimetière »). De quoi tordre le coup aux métaphores d’un Ronsard sur la périssable beauté féminine mais surtout de quoi rendre justice à une sexualité généralement taboue.
Maria est profondément enracinée dans le cœur battant de la Calle Málaga. En véritable lien avec le passé, les morts, les solitaires (la religieuse amie au vœu de silence) et les générations, son sentiment d’appartenance envers ce lieu est subtilement célébré comme une source indispensable d’épanouissement. En effet, doit-on vraiment prioriser les liens familiaux quand ce sont d’autres formes d’attachement qui font notre bonheur ? Naissant tout autant de l’affection portée à son entourage que de ses meubles pleins de souvenirs, c’est ce sentiment rendu vibrant et sensible qui s’impose en réponse à la question récurrente de Clara : « Mais qu’est-ce qui peut bien te retenir ici ? ».
