Titre : Avant d’être des monstres
Auteur : Katniss Hsao
Éditeur : Actes Sud
Date de parution : 20 mai 2026
Genre : Roman
Dans un monde idéal, Yang Ning aurait réussi à ramener son frère à Taipei. Elle bosserait dans sa boîte de nettoyage spécialisée dans les morts violentes et elle vivrait toujours avec Hao Yang. Dans un monde idéal.
Dans son monde à elle, son frère s’est suicidé. Elle a rompu avec Hao Yang. Et si elle bosse toujours dans sa boîte de nettoyage, c’est parce qu’elle veut récupérer son sens le plus précieux : son odorat. Yang Ning est née avec un odorat extrêmement développé. Mais à la mort de son frère, ce sens s’est éteint et ne semble plus réagir qu’à l’odeur de la mort et de la violence. Dans cette quête interminable, elle reçoit un jour un appel pour aller nettoyer un appartement. Elle y va seule, contre l’avis de son chef et de ses collègues. Lorsqu’elle y arrive, son odorat s’éveille et elle plonge en pleine violence. Quelques semaines plus tard, la voilà convoquée au commissariat. La scène qu’elle a nettoyée était en réalité une scène de crime sur laquelle la police n’avait pas encore eu le temps de passer. Ning comprend très vite que l’on s’est servi d’elle pour effacer les traces d’un terrible crime. À partir de là, Yang Ning, qui flottait déjà à la surface de la folie, se laisse couler dans ses eaux noires.
On ne parle pas assez de l’odorat. Un sens qui semble s’effacer derrière les autres parce qu’il est moins tangible, et pourtant, qui est bel et bien le plus puissant d’entre eux. Parce que sentir quelque chose, c’est le goûter. Goûter quelque chose, c’est le toucher. Toucher quelque chose, c’est le visualiser. Et Hsiao sait exactement comment activer cette chaîne de commandement pour nous plonger dans les entrailles de Yang Ning. On ne se contente pas de regarder Yang Ning se perdre dans ce monde et dans sa dépression : on se perd avec elle. On la suit, même si on n’a aucune idée de ce qui nous attend — ou plutôt si, on s’en doute, et même assez fort. Mais on pardonne cette impression de déjà-vu, car ce roman est bien moins une enquête policière qu’une tentative désespérée pour notre héroïne de retrouver son humanité, en se confrontant à ce qu’il y a de pire en nous et parmi nous.
L’histoire n’est pas une nouveauté en soi. Les personnages sont humains et bien travaillés, mais c’est surtout l’atmosphère du livre qui l’emporte. Il y a quelque chose de poisseux, de dérangeant qui émane de ce bouquin. Sa lecture m’a évoqué le tableau de Dalí, celui avec les montres molles, car ce livre porte en lui cette sensation infâme que le temps s’écoule sans vous. Les jours et les heures fusionnent pour donner une masse informe de tristesse, de peur et de violence. Cette sensation s’accroche à vous et ne vous laisse aucun moment de répit. Le paysage se délite sous les yeux de Yang Ning, mais elle ne semble même pas s’en rendre compte. C’est désespérant pour nous, lecteurs, et tout aussi désespérant pour ses proches de papier.
En somme, Avant d’être des monstres est une bonne lecture, un bon polar qui rend hommage au polar atmosphérique old school : l’époque où la tristesse du héros coulait entre les mots et où le paysage devenait aussi sombre que son esprit. Vous imaginiez une carte postale de la ville de Taipei, belle, grande, colorée et vibrante ? Hsiao vous plonge plutôt le nez dans les creux, les crevasses et les autres blessures de la ville. Sentez la moiteur, la moisissure et la folie.
