The Florida Project, une enfance en marge de Disneyworld

The Florida Project

de Sean Baker

Drame

Avec Willem Dafoe, Brooklynn Prince, Valeria Cotto

Sorti le 17 janvier 2018

Il est impossible d’identifier le moment exact au cours duquel The Florida Project passe d’une atmosphère joyeusement idyllique à un ton tragiquement touchant, parce qu’il n’existe pas de scène précise où l’un fait place à l’autre. Récit de la vie en apparence légère d’une fille de 6 ans et de sa mère résidant dans un motel à proximité de Disneyworld, le dernier long-métrage de Sean Baker (Tangerine) nous fait un portrait d’une enfance (et d’une marge de la population américaine) laissée à elle-même, dont la vie ensoleillée et ludique révèle par petites touches toute sa précarité sociale, éducative et humaine.

À première vue, le quotidien de son personnage principal est plutôt heureux. Enfant enthousiaste et insolente, Moonee (Brooklynn Prince) passe le plus clair de ses journées à commettre les quatre cents coups en compagnie de quelques gamins du voisinage. Prétendre être asthmatique pour obtenir de la glace (et ça marche), cracher sur des voitures, et errer dans des maisons abandonnées sont des éléments essentiels de leur routine. Il ne fait pas de doute qu’elle est profondément aimée par sa mère, la rebelle et insouciante Halley (Bria Vinaite), mais il est aussi apparent qu’elle manque de supervision. De temps à autre, le danger ou le malheur de leur milieu pointe d’ailleurs son nez — des conversations houleuses, un pédophile rôdant aux alentours, un incendie —, mais ces éléments ne les empêchent pas de continuer à jouer avec nonchalance. Ce n’est guère étonnant  : avec ses murs bariolés de mauve et de jaune, et ses magasins en formes de fruits, le monde qui les entoure ressemble à un terrain de jeu, ou à un parc d’attractions.

Que le film se passe aux abords de Disneyworld n’a rien d’accidentel. Mère et fille participent pleinement à la société de consommation promue par le parc, avalant fast-food, clips musicaux et programmes télévisuels à longueur de journée, et subvenant à leurs besoins grâce à la vente sauvage de parfums et autres objets souvent volés. Elles, et tout leur entourages, sont le reflux du monde de Disney, purs produits et victimes de celui-ci, abandonnées et laissées pour compte par le rêve américain. Contrairement aux touristes logeant occasionnellement dans leur motel, elles ne sont pas de passages : elles résident dans cette chambre à louer, faute de perspectives d’avenir et d’alternatives.

Comme Moonlight l’avait poétiquement mis en avant l’année dernière, la pauvreté financière des personnages ne signifie pas que leur milieu de vie est laid. Avec une palette de couleurs vives, Sean Baker et le chef-opérateur Alexis Zabe sublime la beauté des paysages floridiens où se croisent autoroutes, échoppes de souvenirs et magasins de locations. L’éclat de ces images est vrai, mais le sentiment de confort qu’elles apportent est mensonger, et c’est là tout le propos du film. Il est plus facile d’ignorer une mauvaise situation lorsque couleurs bonbon et plein soleil font partie du quotidien.

Si en sous-texte The Florida Project exprime beaucoup de choses sur la pauvreté, la prostitution ou encore l’éducation, le film se retient de tomber dans une position de jugement vis-à-vis de ses personnages. L’approche de Sean Baker se caractérise avant tout par sa compassion et sa générosité  : chaque scène fait part de son intense amour pour ces personnes.

Son approche est également marquée par un naturalisme fort. Plutôt que d’adopter une structure narrative classique, il représente leurs vies au travers d’une série de vignettes criantes de vérité. La spontanéité de ses jeunes acteurs y est tout simplement remarquable, chacun faisant preuve d’un naturel et d’un charisme rare. Dans le rôle d’un gérant de motel magnanime, Willem Dafoe nous fait quant à lui oublier complètement les méchants qu’il incarne traditionnellement, et impressionne avec ce personnage dont la modestie n’a d’égal que la bienveillance. C’est un homme qui fait de son mieux pour améliorer la vie de ceux qui l’entourent, mais comme nous, il est souvent réduit à être un observateur impuissant, à la fois amusé et inquiet. Portrait de l’insouciance de la jeunesse et d’une Amérique en marge, The Florida Project est un film qui sait qu’innocence et tragédie vont trop souvent de pairs, et nous le fait comprendre avec empathie et humour.

Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 38 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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  1. The Florida Project de Sean Baker | Critique – Surimpressions

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