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    The Beloved : par où commence-t-on ?

    The Beloved (El ser querido) débute par son œil à lui, ferme, aux aguets. En attente de quelque chose, de quelqu’un. Frileux, stressé. Arrivent ensuite ses yeux à elle. Curieux, surpris. En attente de quelque chose aussi, affichant une certaine retenue, une manière de se protéger. Lui, c’est un cinéaste reconnu, joué par Javier Bardem. Elle, c’est une actrice qui débute et cumule encore ce métier avec un travail de serveuse, interprétée par Victoria Luengo. Il est aussi son père. Elle est aussi sa fille. Ils ne se sont plus vus depuis treize ans. Ils se rencontrent, car il souhaite renouer avec elle et lui proposer un rôle dans son nouveau film.

    Rodrigo Sorogoyen, réalisateur espagnol des derniers As Bestas (2022) et Los años nuevos (2024) réunit le meilleur acteur espagnol et une jeune débutante pour exposer cette relation père-fille qui sent le roussi. Pour preuve, cette scène d’exposition qui dure une dizaine de minutes et qui nous embarque dans ce restaurant où Esteban Martínez attend impatiemment sa fille. Elle arrive, ils commandent, ils prennent des nouvelles et chacun répond qu’il/elle va bien, comme les conventions veulent qu’on le fasse avec quelqu’un avec qui nous ne sommes plus proches. Et durant dix minutes, en misant sur le temps long, Sorogoyen laisse suffisamment d’indices subtils pour comprendre que ce n’est pas une bonne idée de proposer ou d’accepter un rôle/un travail pour se rapprocher de sa fille/de son père, du moins dans le cadre de cette relation.

    Après cette longue entrevue, qui nous permet de saisir ce qui relie ces deux-là (“mais si, papa, tu te souviens, forcément, la fois où on devait aller voir “Kill Bill 2” ensemble et que tu es arrivé défoncé et/ou saoul après avoir essayé de casser la gueule à des hommes au passage et que j’ai dû reprendre le taxi toute seule et faire croire à maman que tout s’était bien passé ? Tu ne te souviens pas ? C’est moi qui affabule ?”), voilà l’équipe de cinéma embarquée sur une île (deuxième pire idée, “s’enfermer” avec son père/sa fille sur une île) des Canaries pour tourner ce film dont l’histoire raconte les liens entre l’Espagne coloniale et le Sahara occidental (bravo à Sorogoyen de mettre en avant un sujet qui ne doit sûrement pas évoquer grand-chose à beaucoup et qui le mériterait pourtant).

    El ser querido est donc une bombe à retardement. On prend un “papa” qui a un passé trouble (toujours présent ?) d’homme “violent”, ou du moins, à qui on ne la raconte pas, on rajoute sa fille dont les qualités de jeu n’ont pas encore eu l’occasion d’être prouvées et qui a souffert durant son enfance de l’absence du paternel, on mêle le tout avec les désagréments quotidiens d’un tournage de film (les prises, nombreuses, qui doivent être répétées, la météo qui change, les avis des un·es et des autres sur les qualités et défauts des un·es et des autres), on obtient un film tendu, où le plancher craque à mesure que le film avance, en attendant juste le moment où tout s’effondre, et cette scène de tension maximale digne de “Jurassic Park” (qui va bouffer l’autre ?) qui se déroulera autour d’un repas.

    El ser querido est un film qui montre l’envers du cinéma, sans cynisme mais sans poudre aux yeux non plus, dans l’optique de montrer deux êtres qui se cherchent et ne se trouvent pas. Deux êtres qui sont à la fois leur passé et ce qu’ils montrent d’eux-mêmes dans le présent. Plus encore qu’une réflexion du type “faut-il séparer l’homme de l’artiste”, que le cinéaste pose là et dépasse directement, sans juger, le film s’intéresse à la complexité des liens entre deux personnes qui voudraient se rencontrer mais qui ne savent plus comment s’y prendre, par où commencer. C’est d’ailleurs ainsi que le film débute : Esteban Martínez, après un instant de flottement, se retrouvant devant sa fille qu’il n’a plus vue depuis si longtemps, demande : “par où commence-t-on ?” Manifestement, dans le film, ces deux-là ne choisissent pas le bon bout.

    El ser querido est assez fascinant à regarder, prenant, même si tout semble joué dès les premières minutes (mais n’est-ce pas le cas de tous les films ?). Il faut cependant mettre de côté ces très gros plans sur les yeux des protagonistes et ces quelques plans en noir et blanc qui s’affichent par-ci par-là. Ils soulignent maladroitement l’impossibilité d’entrer dans l’intériorité de ces êtres qui ne savent ni dire ni écouter mais aussi des tics de films d’auteur qui finissent en crise et en larmes dont on aurait pu se passer.

    Et si le film est si prenant, c’est grâce à ce talent du cinéaste de savoir diriger son casting, notamment ici cet acteur magistral qu’est Javier Bardem. C’est à la fois une boule de nerfs, la tendresse paternelle refoulée, un cinéaste démiurge avec des manières d’une autre époque – croit-on, espère-t-on -, un père qui cherche à renouer avec sa fille. L’acteur est grandiose, en montrant si peu de choses. Il bouffe tous les plans, il fait peur, il est la tension personnifiée du film. Face à lui, Victoria Luengo résiste et incarne cette fille qui ne souhaite pas se laisser faire, toujours défiante. Si elle a un peu moins l’occasion de montrer toute la complexité de son personnage, contrairement à Javier Bardem, elle reste brillante de naturel et de frustration renfrognée.

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    The BelovedRéalisateur : Rodrigo SorogoyenGenre : DrameActeurs et actrices : Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl ArévaloNationalités : Espagne, FranceDate de sortie : 20 mai 2026 The Beloved (El ser querido) débute par son œil à lui, ferme, aux aguets. En attente de quelque chose, de...The Beloved : par où commence-t-on ?