Texte Kevin Defossez et Thierry Lefèvre
Mise en scène Thierry Lefèvre
Avec Kevin Defossez
Du 12 mai au 30 mai 2026
Au Théâtre de Poche
Créée il y a plus de 10 ans, Pigeons revient au Théâtre de Poche du 12 au 30 mai 2026 pour raviver la passion des coulonneux. Avec une expansion en Chine et même aux Emirats, la colombophilie est devenue, au fil des années, un phénomène international particulièrement lucratif. Le comédien-colombophile Kevin Defossez et le metteur en scène Thierry Lefèvre proposent une version dite réactualisée de la pièce, qui n’aborde pas pour autant la question de la place de l’animal dans ce loisir transformé en business juteux.
Pigeons débute en fanfare. Kevin Defossez déambule dans le public en dansant et demande de mettre plus fort la musique. Un béret sur la tête et une blouse de travail sur le dos comme s’il sortait à peine de son pigeonnier. Deux caisses en osier sont posées dans un coin.
Pour les non-initiés, l’étymologie du mot « colombophilie » pourrait faire penser à « l’amour des pigeons ». Pourtant, il est défini comme un sport qui consiste à élever et dresser des pigeons voyageurs afin de les faire revenir à leur pigeonnier de départ, depuis un point de lâcher distant. Et à sélectionner les meilleurs d’entre eux. Dès le 19ème siècle, cette discipline s’ancre dans la culture minière, d’abord en Belgique et dans le Nord de la France.
Une histoire culturelle et familiale
Ce qui attire l’œil au tout début de la pièce se trouve sur le devant de la scène. La photo d’un enfant tenant un pigeon fait face aux spectateurs ; ce n’est pas le comédien, comme on pourrait facilement le penser, mais son fils Matthias, qui veille sur les colombidés en l’absence de son père.
Pigeons est avant tout un hommage à sa famille et aux coulonneux. Une succession de portraits de voisins et de parents, arborant leur meilleur acolyte, s’affiche sur le rétroprojecteur. Kevin Defossez les présente et leur dit « merci » de façon solennelle, comme pour saluer un exploit voire un service rendu à la nation.
Dans cette histoire de transmission, de génération en génération, le comédien retrace son parcours personnel. Enfant, il voit son père s’occuper des pigeons, découvre le monde colombophile et rencontre un vieil homme passionné, Ghislain. Sur scène, Kevin se métamorphose pour endosser les deux personnages ; lui, enfant puis adolescent, et son mentor à la cigarette et à l’accent du nord bien prononcé. Avec lui, il découvre les compétitions et les prouesses des coulons, guette le ciel et les sommes à la clé.
Quand une passion devient business
Des dizaines de noms de villes et villages français et belges sont cités comme autant de points de rencontre pour déposer les pigeons avant le top départ des courses. Certaines semblent beaucoup plus importantes que d’autres. Difficile en réalité de suivre le fil et de comprendre toutes les anecdotes lorsque l’on découvre à peine ce domaine. Un autre type de liste est déroulé, celui des pigeons les plus renommés, ceux qui ont battu des records et qui doivent produire une lignée de champions.
On les appelle le 701, la grosse bleue ou le bleu et on comprend seulement qu’ils valent parfois de l’or. Au début de la pièce, le comédien rappelle que la colombophilie n’est plus une simple passion régionale puisqu’elle s’est largement exportée, notamment en Chine où certaines courses pèsent aujourd’hui des milliards de yuans. Sur le rétroprojecteur, la vidéo d’un homme aux allures de mannequin avec son pigeon vainqueur provoque l’hilarité du public.
L’argent est au cœur de la pratique mais est partiellement évoqué. À l’approche des gains, Ghislain a des étoiles plein les yeux. Si l’un de ses athlètes bat de l’aile, il n’hésite pas à lui « couper la tête ». Hors de question de s’occuper d’un raté, la réussite avant tout. L’argent sera d’ailleurs aussi un élément de rupture entre les deux colombophiles.

Pourquoi jouer ? Pour les pigeons ?
Cette question signe la fin de la pièce et semble ouvrir le débat.
Dans le livre La colombophilie chez les mineurs du Nord, paru en 1961 et écrit parJacquelineFrisch-Gauthier et Pierre Louchet, on peut lire que les mineurs du Nord « semblent trouver, dans cette pratique [de la colombophilie], diverses compensations : compensations professionnelles à un travail dont l’horizon est limité, compensations affectives à la rudesse des relations sociales dans la mine, compensations sociales par les succès remportés dans les compétitions dont cette activité peut être l’occasion. L’attrait des gains matériels intervient aussi, mais d’une façon plus limitée. ». Les pigeons seraient-il une façon de vivre par procuration la gloire, la liberté, le dépassement de soi ?
La pièce est centrée sur ce loisir d’un autre temps mais manque à s’inscrire dans le présent. Un présent où la cause environnementale et animale mobilise de plus en plus de citoyens. Dans le monde, certaines courses particulièrement éprouvantes font beaucoup de morts. Au lieu de se demander pourquoi jouer, pourrait-on se demander : quelle place ont vraiment ces pigeons, dans tout ça ?
Mandatée par la Région Wallonne en 2022 et réalisée par la Faculté de Médecine Vétérinaire de l’Université de Liège (sous la supervision du Professeur Docteur Didier Marlier et du Docteur Ludovic Martinelle), l’étude scientifique relative au bien-être animal lors des compétitions indique que les pigeonneaux qui subissent un plus grand nombre de vols d’entraînement sont plus souvent malades. Deux hypothèses sont avancées : l’augmentation des contacts étroits qui favorise la transmission de maladies, ou la baisse d’immunité due au stress des transports et des manipulations.
Lorsque le comédien finit par sortir un pigeon de sa cage, dans laquelle il patientait depuis une heure, les spectateurs ne peuvent s’empêcher de glousser devant son air à la fois sérieux et paniqué. Son palmarès est présenté, son aile est tirée pour montrer la beauté de son plumage. Puis, tel un trophée, il est tranquillement reposé et enfermé. Au-delà de leurs performances de vol, et si l’on évoquait leur intelligence, leur conscience d’eux-mêmes, leur fidélité et leur dévotion pour leur progéniture et surtout, le fait qu’ils ont sauvé plus de vies durant les guerres que n’importe quelle autre espèce. Des attributs qui concernent d’ailleurs aussi nos pigeons des villes, ceux qui sont régulièrement chassés alors qu’eux-mêmes ont été relâchés parmi nous et se sont adaptés à nos modes de vie. Ces « mauvais » pigeons.
Avant de quitter la scène, le comédien ouvre l’autre cage et laisse échapper trois pigeons. Leurs battements d’ailes s’éternisent, comme pour dire « enfin ! », mais ils ne peuvent pas voler. Les applaudissements nourris d’un public visiblement conquis, mais pas forcément acquis à leur cause, les font sursauter.
Dans cette pièce qui porte le nom d’un animal mais reste fatalement anthropocentrée, une réflexion s’ouvre – sans doute malgré elle – sur notre rapport au vivant et à nos traditions.
