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    Peu importe : un huis clos domestique qui explose

    Peu importe dissèque le couple moderne avec une précision chirurgicale. Portée par deux excellents comédiens, la pièce expose les tensions invisibles du quotidien, les frustrations qui s’accumulent et ces dialogues de sourds qui finissent par devenir un mode de communication. La mise en scène, aussi drôle qu’inconfortable, nous renvoie implacablement à nos propres contradictions.

    Des retrouvailles qui tournent court

    Un soir, Simone rentre chez elle après une semaine de voyage d’affaires. Les enfants dorment déjà. Elle offre un cadeau à Éric, son mari. Mais cette petite attention n’a pas l’effet escompté et devient l’étincelle d’une dispute qui ne cessera plus d’enfler.

    Dans la petite salle du Théâtre Le Public, le décor est simple et chaleureux, évoquant un salon familial. Pourtant, l’ambiance, elle, n’a rien de cosy : elle est électrique. Chaque phrase s’entend comme un reproche, chaque silence est une accusation. Une mécanique infernale s’enclenche. Dès les premières minutes, les dialogues nous renvoient à nos propres réflexes relationnels. On se reconnaît, parfois avec malaise, dans les deux personnages : aucun n’a tort, aucun n’a raison. Chacun traîne ses frustrations, ses blessures, ses incompréhensions. Chacun se sent critiqué, délaissé, mal aimé.

    Un intermède visuellement fort montre les deux acteurs se parlant en langue des signes à travers une fenêtre, clin d’œil évident au dialogue de sourds qui structure toute la pièce. Entre les scènes, une musique électronique assez oppressante empêche le spectateur de souffler, accentuant l’impression d’être pris dans une spirale infernale.

    Des rôles inversés

    Dans la première partie de la pièce, c’est la femme qui revient de voyage. Dans un deuxième temps, les rôles sont inversés et rejoués dans une configuration plus traditionnelle. Le spectateur est alors invité à interroger ses propres biais : les mêmes mots, les mêmes gestes… ne génèrent pas tout à fait les mêmes réactions en lui. Pourquoi ? Ce jeu de miroirs devient une expérience troublante et profondément révélatrice. La pièce gagne en intensité grâce à l’engagement total des deux comédiens, chacun parfaitement crédible dans ses deux incarnations.

    Quand le travail envahit le foyer

    Ce qui frappe le plus dans Peu importe, c’est la manière dont la carrière des personnages envahit et étouffe leur vie de couple. On rapporte à la maison les frustrations accumulées au bureau, on se défoule sur son partenaire comme on le ferait sur des collègues, on ressasse ses ambitions déçues… jusqu’à entrer en concurrence directe avec l’autre (« ma carrière est plus importante », « c’est moi qui ramène le plus d’argent »… ou encore « je travaille par passion », « je sacrifie ma carrière pour la famille »).

    Malgré leur volonté de former un couple d’avant‑garde, où homme et femme s’épanouissent à la fois personnellement et professionnellement, c’est un constat d’échec : l’investissement professionnel ne suffit jamais, les attentes sont sans cesse plus élevées, et la vie intime finit par souffrir de cette insatisfaction permanente.

    La pièce se clôt sur une vision plutôt amère : l’intimité paraît impossible, les corps ne se touchent plus, et seuls le sommeil ou l’alcool offrent une pause momentanée à la spirale du conflit.

    Soraya Belghazi
    Soraya Belghazi
    Journaliste et responsable Littérature jeunesse

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