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    Dreams, les frontières du réel

    Un.e protagoniste est le.la personnage principal d’une histoire. La qualité de ce.tte protagoniste s’évalue au regard du conflit auquel iel fait face. Un conflit est une situation dans laquelle un objectif se heurte à un ou des obstacles. Afin de parvenir à son objectif, le.la protagoniste va devoir contourner/surmonter ce ou ces obstacles. Il n’est pas rare que l’objectif change au cours de cette confrontation, donnant alors au.à la protagoniste une évolution. Enfin, la résolution du conflit prendra toute sa signification dans le choix, le dilemme auquel va répondre le.la protagoniste et qui incarne les intentions de l’auteur. Cette théorie à la qualité littéraire aussi sexy qu’un étal de poissonnerie a beau aborder l’écriture avec une froideur rigoriste, elle n’en demeure pas moins absolument efficace. Et mise au service d’un véritable discours, elle offre une narration divertissante et dont le message ne laisse aucun doute.

    Dreams pose sa protagoniste comme suit : Jennifer, fille d’un riche et puissant magnat américain, à la tête d’une fondation d’art appartenant à son père veut vivre une histoire d’amour avec Fernando, danseur mexicain travaillant dans ladite fondation, mais n’assume pas de rendre publique cette relation au regard de leurs statuts respectifs. Pourtant une chose étrange se produit lorsque l’on fait quelques recherches sur le film : le pitch communément repris se fait depuis le point de vue de Fernando, l’amant de Jennifer. Alors pourquoi ?

    La première raison est purement visuelle : le film s’ouvre sur le parcours du combattant que traverse Fernando lors de son passage de la frontière américano-mexicaine. Ce petit mensonge dans la narration permet un début percutant et surtout une surprise une fois que le jeune homme arrive à San Francisco : non, au final, nous n’allons pas suivre le quotidien d’un clandestin comme les autres, non Fernando ne va pas mendier ou galérer financièrement, mais il s’installe dans une villa de rêve à l’intérieur d’un quartier bourgeois aux côtés de sa riche maîtresse. Autant cette surprise que la représentation inhabituelle de l’immigration permettent au film d’embarquer son spectateur dès le départ.

    La seconde raison est plus qu’un tour de passe-passe, c’est une véritable réflexion narratologique. Face au.à la protagoniste se dresse un.e ou des antagonistes. La plupart du temps, face au gentil plein de valeurs, il y a un méchant voulant voir le mal, la mort, et bien trop souvent le IIIème Reich triompher. Une bonne narration pose un.e antagoniste au conflit tout aussi complexe, et surtout opposé, à celui du.de la protagoniste. Ici, c’est tout à fait le cas, et celui qui s’oppose à l’objectif de Jennifer n’est autre que Fernando puisqu’il ne veut pas vivre caché. D’un côté, il a l’ambition de poursuivre sa carrière de danseur aux États-Unis mais il a aussi la volonté de rendre publique la relation qu’il entretient avec Jennifer. Il a donc pour objectif de continuer la vie qu’il menait au Mexique de l’autre côté de la frontière mais se heurte à l’Administration américaine loin d’être tendre avec les immigrés (du moins ceux d’Amérique du Sud), et à sa compagne voulant garder leur amour secret.

    Ayant construit cette solide opposition, le film peut se permettre d’utiliser les deux entrées de son histoire puisqu’elles s’équivalent presque en termes d’intérêt narratologique. Voilà pourquoi Fernando peut être pris à tort pour le protagoniste du long-métrage. C’est grâce à ce flou qui entoure la figure du.de la véritable protagoniste que la narration navigue dans l’incertitude : puisque je ne sais pas vraiment qui est le personnage principal, alors j’ai du mal à voir où va le film et qui va faire face au dilemme qui va clore son conflit.

    Autour des cette très belle narration, des enjeux sociopolitiques très contemporains à l’Amérique du Nord : les difficultés de circulation des flux humains, la légitimité des étrangers sur le sol américain et plus globalement le rapport à l’altérité. Si Fernando se heurte concrètement à la frontière physique qui se dresse entre son pays et celui de la femme qu’il aime, il bute symboliquement sur la frontière sociale qui la sépare d’elle, car une personne de son statut pourrait perdre beaucoup en s’exposant publiquement avec un pauvre immigré qui travaille pour elle. Au final, une histoire très bien construite dans laquelle l’une veut suivre le dicton « vivons heureux, vivons cachés » mais qui ne pourra pas tout avoir face à une altérité pour qui vivre caché revient à vivre à moitié.

    Alan Santi
    Alan Santi
    Journaliste cinéma et théâtre / Responsable jeux de société

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