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    Odyssée des filles de l’Est : Faire semblant d’aimer la Nouvelle Vague

    Elitza Gueorguieva se raconte dans Odyssée des filles de l’Est. Elle est Elitza, jeune fille qui débarque début des années 2000 en France pour faire des études. Une agente de l’État lui demande en quoi elle sera « utile » à la nation. Elitza ne convainc pas avec sa réponse. En parallèle, l’écrivaine trace la vie de Dora, la quarantaine, débarquée en France sans savoir qu’elle y venait pour qu’on la prostitue. Toutes deux viennent de Bulgarie. Toutes deux affrontent la mythologie des « filles de l’Est » à leur façon.

    Gueorguieva s’interroge avec humour sur ce cliché qui voudrait qu’une fille bulgare qui « réussisse » sa vie à l’étranger n’y parvienne qu’en vendant son corps contre du sexe. Elle essaie de comprendre ce qu’on range derrière ce stéréotype, ce racisme aussi, qui vient enfermer dans une case toutes les filles bulgares.

    Odyssée des filles de l’Est est très drôle, malgré ou grâce à son sujet. À mille lieux de tout misérabilisme, l’autrice affirme et confronte la France qu’elle rencontre. Elitza débarque aux cours de cinéma avec les films de Godard en tête, qui était « obligé » de mettre dans ses films au moins une fille nue, si possible de l’Est. Avec son amie Rada Goranova, elles vont constituer une collocation de résistance bulgare, utilisant l’internet des voisin.e.s, pour s’installer progressivement dans cet environnement inhospitalier.

    Gueorguieva décide d’un style particulier pour raconter son histoire. D’un côté il y a le « tu », peu commun dans un roman, lorsqu’elle parle d’Elitza. C’est comme si elle avait écrit ce livre pour se parler à elle-même, puisqu’on imagine cette Elitza être l’autrice. Tous ces passages sont écrits à la deuxième personne du singulier, tandis que l’histoire de Dora et de comment elle réalise qu’elle va bientôt devoir se prostituer pour un proxénète bulgare nous parvient à la troisième personne. Avant de se rejoindre, ces histoires sont entrecoupées de listes, de listes absurdes et très réalistes à la fois de ce qu’Elitza doit faire dans sa vie, comme des objectifs ou des conclusions momentanées à laquelle elle arrive.

    Odyssée des filles de l’Est, bien que court roman de base, se lit d’une traite, avec un sourire en coin tout du long, qu’on perd cependant vers la fin. Gueorguieva est ironique et goguenarde, elle ose se moquer comme personne de sa propre condition d’émigrée qui cherche à « réussir » en France. On suit ses aventures un peu punk dans cette colocation un peu foireuse, à tenter de se défaire malgré elle des clichés qu’on lui colle à la peau.

    Le roman, malgré sa drôlerie, n’empêche pas de décrire des scènes graves, une agression sexuelle l’air de rien d’un français « bien comme il faut » et qui pense faire les choses bien avant d’éjaculer sur le visage d’Elitza (aurait-il fait pareil si elle n’était pas Bulgare ?) sans lui demander son avis et en particulier la vie de Dora, qui apprend à se dissocier lors des passes sexuelles (qu’elle liste aussi). Dora est une femme forte qui découvre le sexe tarifé en plus d’un nouveau pays, s’émancipant peu à peu de son proxénète et des conditions dans lesquelles elle a été plongée malgré elle. Gueorguieva décrit une aventure où les sentiments ne sont pas la priorité. La priorité est au décalage, à la révolte, au féminisme qui n’est jamais très revendiqué, pour que ces deux femmes bulgares se retrouvent enfin dans ce livre pour apprendre l’une de l’autre ce que sont ou devraient être les filles de l’Est et en particulier, les filles bulgares.

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    Titre : Odyssée des filles de l'EstAuteur.ice : Elitza GueorguievaEditions : FolioDate de parution :  11 septembre 2025Genre : Auto-fiction Elitza Gueorguieva se raconte dans Odyssée des filles de l’Est. Elle est Elitza, jeune fille qui débarque début des années 2000 en France pour faire des études. Une agente de...Odyssée des filles de l’Est : Faire semblant d’aimer la Nouvelle Vague