Je n’écrirai que morte d’Elizabeth Letourneur

auteur : Elizabeth Letourneur
édition : Le Passeur
sortie : février 2017
genre : roman

Après deux ans de procédures harassantes, Elizabeth L. et son époux se rendent au Vietnam pour ramener le petit garçon qu’ils ont adopté. Quelques jours plus tard, ils sont tous les trois de retour à Paris. Antoine va désormais connaître une existence paisible et aisée dans son nouveau foyer. Et pourtant, cette image idyllique de famille recomposée et aimante se morcelle peu à peu. Quelque chose dérape. Quelque chose de grave. De tabou. Antoine, sept mois, enfant adopté et tant attendu est battu par sa mère. Âmes sensibles s’abstenir…

On peut trouver quantité d’écrits sur l’adoption ou la maltraitance infantile. Rarement sur les deux sujets à la fois. Dans ce premier roman d’Elizabeth Letourneur, on découvre un texte singulier et inoubliable. Le style n’est pas embelli, les phrases sont tant brèves que choquantes et le ton prend aux tripes. Le lecteur va suivre Elizabeth, la narratrice, dans les méandres de ses pensées. Au fil des pages, on prend conscience de son mal-être profondément ancré depuis l’enfance ainsi que des nombreuses contradictions qui s’affrontent douloureusement dans sa tête de maman qui perd pied et sombre dans une situation devenue totalement incontrôlable.

Cela commence par des petites gifles suite à une couche souillée ou des pleurs. Puis, la violence va crescendo. C’est un roman très dur, vous l’aurez compris. Mais qu’aime-t-on le plus dans une lecture qui n’est pas ce que l’on pourrait qualifier de divertissante? C’est qu’elle nous fasse réfléchir bien sûr! Et ici vous aurez de quoi faire fonctionner votre conscience d’homo sapiens. Nul besoin de vous farcir toute la littérature de Françoise Dolto ou de Sigmund Freud pour pouvoir vous prononcer sur le délicat contenu de ce livre. En-dehors de cette brutalité extrême et du cas pathologique de cette mère, il y a aussi la perception de la maltraitance par l’entourage d’Elizabeth qui est assez déconcertante à observer. Les réactions de la famille, des amis mais aussi des professionnels de la santé sont des plus variées et vous obligent à vous poser cette question: et vous, que feriez-vous si votre meilleure amie, votre mère aimante ou votre gentille bobonne tabassait son enfant? Délicat n’est-ce pas?

Un autre aspect dérangeant, et non des moindres, est le rapport troublant que l’on peut établir entre le personnage d’Elizabeth et l’auteure du livre. Ce livre est bien une fiction et pourtant les deux femmes présentent l’une ou l’autre similitude telles que leur nom ou encore leur emploi. Le récit est ainsi présenté à la façon d’une autobiographie avec des prises à parti du lecteur, ce qui confère à coup sûr davantage d’authenticité et, malgré les circonstances, d’humanité au personnage. Est-ce une façon d’attirer l’attention sur le fait que le basculement dans l’horreur peut arriver à tout le monde, quel que soit le milieu socio-économique?  Sans doute. Quoi qu’il en soit, à une époque où tant de facteurs peuvent influer sur les événements d’une vie, il est ardu de détricoter une situation jusqu’au nœud du problème pour tenter de comprendre le pourquoi d’une telle barbarie.

Cet ouvrage dénonce également, de façon très pertinente, certaines réflexions et réalités relatives à l’adoption. Comme par exemple l’hypocrisie dont font preuve certains « sauveurs » Occidentaux qui crient haut et fort que dans leur démarche d’adoption, ils œuvrent avant tout pour arracher de pauvres enfants à la misère. Alors qu’au fond, ils n’agissent que pour contribuer à leur propre bonheur. Ou encore le fait de monnayer un enfant et dans certains cas de le choisir comme on le ferait dans un refuge animalier. Et enfin, qui dit adoption dit bien sûr paperasserie, confrontation avec des fonctionnaires bornés qui carburent à la stupidité, étalage de donnés privées, financières et psychologiques devant de parfaits inconnus mais surtout…l’attente. Longue, très longue. De quoi décourager de nombreux parents candidats à l’adoption. Que les plus téméraires s’accrochent…

Que ce soit bien clair, après avoir lu Je n’écrirai que morte, vous n’aurez plus envie de le relire. Mais d’en parler autour de vous et de le conseiller vivement. Un livre choc et intelligent.

Emmanuelle Lorriaux
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