Titre : Les Révérentes
Auteur.ice : Addie E. Citchens
Editeur : Christian Bourgois
Date de parution : 03 septembre 2026
Genre : Roman
S’il y a, ici-bas, un homme capable de concurrencer Dieu lui-même, c’est bien le révérend Sabre Winfrey. Véritable figure messianique, il dirige une communauté noire et accompagne ses adeptes sur le chemin du salut de la même manière qu’il accompagne les employés de son entreprise commerciale sur le chemin de l’efficacité. Son investissement religieux est entrepreneurial. Mais surtout, il est fructueux.
Et pour couronner le tout, Sabre est l’heureux géniteur d’un petit prodige de la nature. Dernier d’une fratrie de cinq, Wonderboy ne connaît pas l’échec. Jamais Dominion n’aura vu un homme s’élancer plus vite sur ses deux jambes. Et de l’avis des professeurs, Wonderboy n’est pas seulement un athlète prestigieux, il est aussi un élève studieux. Ses aptitudes dans toutes les matières sportives et cérébrales lui ont d’ailleurs valu son humble surnom.
Pourtant, père et fils ne se montrent pas toujours à la hauteur du modèle de vertu qu’ils incarnent. Nul ne le sait mieux que Priscilla, la compagne du révérend. Cette femme qui, grâce à sa beauté et à son charisme, n’est pas complètement réduite à son allure claudiquante et à son alcoolisme. Mais des années de mariage avec Sabre – et ses nombreuses maîtresses – l’ont rendue amère. Elle a désormais besoin de trouver un remontant, et qu’importe si celui-là lui brûle le gosier et lui fait perdre sa dignité.
D’un autre côté, on a Diamond. La petite amie de Wonderboy aurait très bien pu ressembler à la Priscilla d’avant. Celle qui n’avait pas encore été abîmée par le mariage. Les révérentes, ce sont elles deux qui, à tour de rôle, se partagent la parole. Si l’épouse est d’une lucidité déprimante, l’adolescente, elle, fait preuve d’un aveuglement qui aurait pu être touchant s’il n’était pas aussi dangereux.
Parfois, les points de vue de ces femmes méprisées sont entrecoupés de faits, racontés par un narrateur externe. À d’autres moments, ce sont des feuillets de catéchisme qui s’insèrent, quand ce n’est pas un arbre généalogique de la communauté. Addie E. Citchens mobilise de nombreuses manières de créer du récit, sans se préoccuper des conventions. Les Révérentes prend parfois l’apparence d’un exercice de style assumé, sans pour autant tomber dans l’indigeste.
Addie E. Citchens s’autorise une certaine franchise. Elle privilégie l’oralité dans son texte, adoptant des vocabulaires différents pour Diamond et Priscilla. Parfois, elle se laisse même tenter par quelques injures qui contrastent sévèrement avec la piété présumée de ses personnages. Et ce procédé a son petit effet. Leur hypocrisie nous apparaît telle qu’elle est : mortifère et sans possible rédemption.
On regrette néanmoins qu’Addie E. Citchens se soit principalement reposée sur les feuillets de catéchisme pour développer l’aspect communautaire et spirituel de son histoire. Mais malgré ce manque, nul ne peut reprocher à l’autrice américaine de ne pas avoir su donner corps à son récit.
