
Titre : Les dérives d’un continent
Auteur : Alain Rouquié
Éditeur : Editions Métailié
Date de parution : 10 octobre 2025
Genre : Géopolitique
Alain Rouquié parle d’un continent bien précis, même s’il est compliqué de le nommer : l’Amérique latine ou l’Amérique du Sud. Le sous-titre de ce livre donne d’autres indices pour nous guider dans sa lecture : « l’Amérique latine et l’Occident ». Divisé en deux grandes parties, le livre vise donc à la fois à parler d’un territoire bien précis tout en le géo-localisant politiquement avec un espace plus grand et plus informe : l’Occident.
On ne sort pas des dérives du continent avec l’esprit moins embrouillé concernant la dénomination à employer ou non pour parler de ce territoire, d’autant plus que Rouquié évoque, en gros, tout ce qui se trouve en-dessous des États-Unis d’Amérique. Le livre aurait gagné à établir, en préambule, un vrai questionnement autour du vocabulaire à employer : latine, du sud, central, les amériques, l’Amérique, etc… que faut-il dire, écrire ? Il mentionne même, à un moment, l’ « émancipation indienne ». Parle-t-on encore des « indiens », comme le pensait Colomb en débarquant sur les rives de l’Océan Atlantique ? On n’en sort pas plus avancé après la lecture. Ce n’est cependant pas un ouvrage académique, on ne peut donc pas lui en faire vraiment grief.
Là où l’auteur est plus percutant, c’est lorsqu’il discute de ce qu’est, de ce qu’aurait été ou de ce que serait encore l’Occident. Que mettons-nous derrière ce mot ? Si la Corée du Sud, le Japon, Israël, la Hongrie et le Canada font partie de l’Occident, le mot a-t-il encore une utilité, dans ce contexte géopolitique où il n’y a plus de division terrestre en deux idéologies, entre un globe communiste et un capitaliste ? Et l’Argentine de Javier Milei, est-elle occidentale ? Que veut dire « l’Occident », dans un contexte où l’extrême droite gagne du pouvoir et où les valeurs démocratiques perdent du terrain, et notamment sur le sol nord-américain, toujours prêt à pourfendre les « méchants » dictateurs ? Si le mot Occident ne rime pas (plus) avec démocratie, de quoi est-il l’image ? Que représente-t-il ?
Si Rouquié évoque bien évidemment l’Amérique latine, il choisit ses « combats » et surtout de qui il veut parler : c’est des plus gros bébés à qui il réservera le plus de pages, à savoir le Brésil, l’Argentine et le Mexique. L’homme, âgé de 86 ans, auteur de plusieurs livres, ancien diplomate français, était également ambassadeur de France au Mexique et au Brésil, ceci expliquant cela. On peut tout de même regretter qu’il fasse si peu de cas de l’Uruguay, du Chili, du Pérou, des Guyanes ou encore du Suriname, voire des plus petits États entre le Mexique et le Venezuela. Son livre ne faisant que 200 pages et non pas 400, l’excuse est peut-être toute faite.
Rouquié parvient toutefois à analyser remarquablement, il me semble, avec un art de la formule et de la synthèse, les trajectoires de ces deux pays très différents que sont l’Argentine et le Brésil, leur rapport à l’Occident (d’abord avec l’Europe, puis avec les USA de Trump). Il éclaircit ce jeu d’influence complexe entre ces pays latins et l’ogre américain du Nord, le pays brésilien étant vu comme le bon soldat à travers les décennies tandis que l’Argentine a un tempérament plus volage, en fonction des gouvernements et tendances politiques.
Au final, le livre de Rouquié se dévore non pas tellement pour sa description du monde politique d’Amérique latine, mais pour son analyse contextuelle et géopolitique en 2025, où l’instabilité règne, où les joueurs tentent des coups s’en savoir encore si tout est permis ou non, et où une Russie qui souhaiterait redevenir un gros poisson souhaite négocier ses cartes avec deux puissances autrement plus grosses et influentes, les USA et surtout la Chine. Celle-ci installe aussi de plus en plus son jeu d’influence sur les terres latines, comme partout ailleurs.
Rouquié termine son livre en s’interrogeant sur le destin des pays américains du Sud, dont les présidents américains du Nord se désintéressent, pour axer davantage leur politique vers le redoutable continent chinois et l’Asie : parviendront-ils un jour, ces pays latins, à créer une alliance qui ferait d’eux des interlocuteurs avec une vraie voix et force à l’international ? Sont-ils en train devenir une mine de ressources potentielles pour la Chine, non créatrices de richesse locales mais complètement dépendantes de mastodontes industriels, qui ne sont pour l’instant lancés que dans une guerre commerciale ? Une décolonisation de leur « occidentalité » est-elle possible, souhaitable, enviable ? L’Amérique latine fait-elle seulement partie de « l’Occident » ?
