More

    L’éloge de l’altérité : l’altérité, ce grand malaise ? 

    Dans L’éloge de l’altérité, créé en 2021 et nommé au Meilleur Spectacle aux prix Maeterlinck 2022, Isabelle Pousseur, la metteuse en scène, actrice principale et directrice du Théâtre Océan Nord, est interviewée par un jeune homme qui fut son assistant à la mise en scène, Bogdan Kikena. L’ambiance est recréée comme si nous étions en train d’assister à une conférence (gesticulée) ou d’écouter un programme radio… avec toutefois un léger décalage, comme si tout était préenregistré (sans les rires qui vont parfois avec). En effet, le texte est écrit, connu et le malaise est souvent perceptible durant les 3 heures de spectacle. Jouer (du) vrai pour du faux, telle est la ligne de conduite. 

    Ce décalage, qui est sans doute recherché, provient de strates différentes qui composent cette pièce-fleuve. D’abord, de par son contenu. J’ai personnellement fait des études à l’université en arts du spectacle, je ne me suis pas senti perdu. Mais je me suis demandé si L’éloge de l’altérité n’était pas conçu exclusivement pour ce type de profil ou pour des anthropologues philosophes. On y glose sur la revue Alternatives théâtrales, Tchekhov, Bach, Kafka, Bernard-Marie Koltès, la série Twin Peaks de David Lynch, Vinciane Despret, Shakespeare, etc. Le ton, la pose, tout est assez pédant. L’homme et la femme ne cherchent pas à se faire comprendre de tous et de toutes, juste à parler à des initié·e·s. Dès lors, on a du mal à apposer les concepts de « succès populaire » ou de « médiation culturelle » face à un tel monolithe.  

    Pour autant, du moins toute une longue partie, ce qui est dit sur ces auteurs est intéressant. Ce qui est plus surprenant, c’est que l’interview d’Isabelle Pousseur soit au centre du processus. Elle sait parler, elle sait se rendre agréable. Elle joue avec les silences, les espaces. Par contre, et d’où un nouveau décalage qui se crée, elle ne raconte rien de transcendant, surtout si vous avez déjà l’habitude d’écouter ou de lire des interviews de créatrices ou si vous avez déjà lu Alternatives théâtrales. Le dispositif fait de sa parole un morceau d’exception alors qu’elle ne va jamais bien loin dans la réflexion. Cependant, l’altérité étant la recherche même du spectacle, le geste était peut-être voulu ? 

    Accompagnant cet homme et cette femme, assis sur des chaises, deux autres comédiens, une comédienne et un pianiste (avec son piano) joueront leurs partitions : décalées (mais ça, vous aurez compris que c’était le spectacle même qui l’était). Ils et elle seront quasiment tout le temps sur le plateau, en train de jouer, parfois, mais surtout en train de ne « rien » faire, comprenez, de ne rien faire de pertinent en termes dramaturgiques : ils et elle lisent, rient tout seul ou entre eux. À un moment, le pianiste se met à regarder son téléphone (j’espère que c’était à raison et que je ne dévoile pas ce secret à la production). Souvent dans des postures hiératiques, grandiloquentes, ils et elle sont là, s’adressent à nous et surtout à eux dans un mélange d’improvisation (écrite ?) et de vrais (faux ?) moments de (vrais) malaises. 

    © Michel Boermans

    Alors, demanderait-on à Isabelle Pousseur (en espérant qu’elle connaisse son texte), est-ce que l’altérité est un grand mensonge ? En tout cas, si L’éloge de l’altérité capte tout de même l’esprit (intellectuellement), dérange, fait poser des questions sur son dispositif, l’objectif de la metteuse est atteint. Ce spectacle est à nul autre pareil. 3 heures de ruptures permanentes dans un grand fleuve calme et puissant, autocentré sur une femme qui aime se raconter. Par contre, si cela se veut intimiste et émotionnel, c’est un foirage total, tellement l’émotion est absente, tristement absente, durant ces 3 heures de spectacle, où seul notre cerveau écoute. 

    Quand on pensait que le spectacle allait commencer à ronronner, après la pause, un nouveau (grand) malaise survient quand 4 personnes noires débarquent sur le plateau (quelques minutes seulement), des images de violence policière meurtrière envers la communauté afro-américaine défilant derrière elles, les personnes blanches filant se cacher. Isabelle Pousseur raconte maladroitement ses émois de petite fille (blanche et riche) dans les USA des années 1960 en mettant en avant des artistes noirs (dont la présence est toutefois forte). Ce geste semble poussif, vain, hors-sol, comme venant d’un autre spectacle, d’un autre temps aussi. Que cherche-t-elle à représenter, au juste, en faisant venir ces personnes noires sur scène avoir parlé de sa détresse personnelle ? De nouveau décalé, mais décalé de mauvais goût. 

    De même, mais pour des raisons autres, quand Bogdan évoque avec elle la question de théâtre bourgeois, sans sourciller ou évoquer l’expérience même qu’ils font vivre au public à Océan Nord, on tique. Si le concept de théâtre bourgeois ne veut sans doute rien dire, L’éloge de l’altérité est un des spectacles les plus élitistes vus ces dernières années à Bruxelles. Mais « bourgeois » et « élitiste » sont-ils synonymes ?  

    Heureusement, les décalages finaux (les toutes dernières minutes, après avoir écouté un dernier monologue sorti de nulle part de la metteuse en scène parlant d’une migraine qui la touche, dans une mise en scène vertigineuse tout en profondeur de champ à la Orson Welles) viendront apporter du  mouvement, des sourires, de la poésie, de l’enfance. C’est quand tout ce grand capharnaüm pompeux disparait que la vie reprend ses droits, que l’émotion pointe. Isabelle Pousseur nous aura fait goûter l’altérité, sentir, palper cette drôle de sensation (et ce, jusque dans l’ambiance… décalée, durant la pause, où on se croirait encore dans le spectacle, tellement tout semble faux, des attitudes aux petits gestes) qu’est l’altérité. Et pour faire vivre cette expérience philosophique inquiétante de l’autre, du malaise, avec douceur, on peut dire que ce spectacle est une réussite. 

    Derniers Articles

    Conception et texte Isabelle PousseurAvec Isabelle Pousseur, Paul Camus, Amid Chakir, Francesco Italiano, Bogdan Kikena, Chloé Winkel & Fabian Fiorini (piano)Du 17 avril au 25 avril 2026 Au Théâtre Océan Nord Dans L’éloge de l’altérité, créé en 2021 et nommé au Meilleur Spectacle aux prix...L’éloge de l’altérité : l’altérité, ce grand malaise ?