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    Le Procès Pelicot : Avez-vous une sexualité « normale » ?

    Le Procès Pelicot. Oratorio en 40 fragments est un ouvrage travaillé pour la scène par Milo Rau et Servane Dècle. Alors que le metteur en scène et l’autrice et comédienne étaient en train de préparer un spectacle pour l’édition 2025 du festival d’Avignon, ils ont été happés par l’actualité. En-effet, c’est à Avignon qu’eut lieu le procès très médiatique de Dominique Pélicot et de 50 autres hommes, accusés d’avoir violé Gisèle Pelicot, droguée par son mari durant 10 années pour pouvoir mieux la soumettre sexuellement à ses désirs et ceux d’autres hommes.

    Je n’ai pas pu assister à la représentation, gratuite, qui eut lieu durant le festival, étant arrivé un peu trop tard dans la file pour récupérer les billets. J’ai donc souhaité lire l’oratorio du procès Pelicot au lieu de l’avoir vécu, étant donné que l’écho plus que favorable m’avait un peu frustré de n’avoir pas pu y assisté. Lire l’oratorio a permis à la fois d’évacuer cette frustration et de la faire ressurgir encore plus, tellement ces fragments sont puissants, dévastateurs, qu’ils prennent à la gorge et qu’ils laissent imaginer les nombreuses larmes qui ont dû couler à leur écoute. Il faut lire ce texte en en se projetant à Avignon, porté par des femmes et des hommes et leurs voix qui dérapent.

    Les textes présentés sont dérangeants, inévitablement. Comment peut-on revenir sur une affaire où un homme décide, après 40 ans de relation, de droguer sa femme, personne lui faisant alors une confiance totale, pour la violer et permettre que d’autres hommes introduisent leur sexe dans sa bouche alors que la dite femme ronfle, tant qu’elle peut, le sexe rendant l’arrivée d’air difficile, elle qui n’avait pas voulu « se soumettre » à la fellation. Son mari n’en a eu cure, et décida qu’elle se soumettrait, peu importe et même si elle devait potentiellement en mourir.

    Certains fragments sont franchement pénibles à lire. Milo Rau et Servane Dècle essaye de balayer tout ce que cette affaire est venue soulever, laissant la parole à Gisèle Pelicot, aux avocat·es, aux hommes qui l’ont violé, à certaines de leurs femmes, à des manifestantes, à des psychologues, des philosophes. On y évoque le système patriarcal, les abus dans la jeunesse, l’inceste, la non-intention de violer, la surprise d’être accusé de violeur, mais aussi des voies de sortie, d’être homme différemment, de réfléchir à une justice non punitive, non carcérale, où les violeurs ne seraient pas accolés d’une étiquette de violeur toute leur vie. On revient sur la puissance inébranlable de cette femme, Gisèle Pelicot, « dont la façade tient mais qui n’est plus que ruine à l’intérieur », qui a fait de son affaire l’affaire de tous et de toutes, pour les autres victimes de viol, principalement des femmes.

    Ce qui m’a notamment interrogé, dans ces fragments, c’est la tension qui existe entre le fait que certains hommes ont plaidé « non coupable », n’avoir pas eu l’intention de violer et cette interrogation posée à certains prévenus et à Gisèle Pelicot de décrire leur sexualité, sous cette forme vague : « avez-vous une sexualité classique ? » Les réponses lues dans l’oratorio étaient « oui, j’avais une sexualité ”normale” », ce que le tribunal semble prendre pour argent comptant.

    Beaucoup a déjà été dit sur l’attitude sexiste et misogyne de juger quelqu’un, ici une femme, en fonction de sa sexualité, comme si elle recherchait ce qui lui était arrivé parce qu’elle aimerait telle pratique ou telle autre. Par contre, il me semble intéressant de revenir sur le fait qu’au lieu d’essayer de définir, de creuser, d’approfondir ce qui est désigné par tous et toutes comme une « sexualité normale », « classique » le débat soit allé vers la non-intention supposée de violer. Ainsi, manifestement, dans notre société où l’on n’ose pas explorer ce que seraient les termes et les bases d’une sexualité « normale », telles que définies par Manon Garcia par exemple dans La conversation des sexes, il ne faudrait pas, d’après certains hommes entendus lors du procès, considérer comme un viol le fait de pénétrer la bouche d’une personne endormie et droguée qui manque presque de s’étouffer. Si ce n’est pas un viol, qu’est-ce ? Et qu’est-ce qu’on attend du sexe « normal », « classique », en 2026, si nous, êtres humains, en sommes arrivés là ?

    Le Procès Pelicot, c’est une claque sombre dans la figure, un livre qu’on n’oublie pas, des horreurs racontées, explicitées en détails, qui néanmoins, si on tend l’oreille, permet de nous plonger l’été dernier en Avignon, durant cette soirée cathartique où le théâtre a servi son rôle politique de réservoir des passions, durant plus de 4 heures, disant tout haut ce qui avait déjà été lu ou dit dans un tribunal, dans cette même ville, tandis que Gisèle Pelicot regardait de chez elle, son chien à ses côtés, on l’espère, la dignité retrouvée.

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    Titre : Le procès Pelicot en 40 fragmentsAuteur.ice : Milo Rau et Servane DècleEdition : FlammarionDate de parution : 04 mars 2026Genre du livre : Théâtre Le Procès Pelicot. Oratorio en 40 fragments est un ouvrage travaillé pour la scène par Milo Rau et Servane Dècle. Alors que le metteur en scène et l’autrice...Le Procès Pelicot : Avez-vous une sexualité « normale » ?