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    Cécile la shérif, un western sous œstrogènes

    Un bandeau sur les yeux en signe d’équité et une balance dans les mains, les statues de la déesse grecque Themis ornent les tribunaux. Pourtant, ces symboles ont longtemps été les seules femmes à pouvoir défendre la justice, comme le rappellent Victor Coutard et Walter Guissard dans cette première collaboration.

    Fille de procureur, Cécile rêve de devenir magistrate. Même lorsqu’elle tire son coup avec un homme marié, la demoiselle est toujours au service de la morale. La justice est son idéal. Mais toute déterminée qu’elle est, Cécile est née au mauvais moment. En 1851, la loi française n’accepte aucune femme dans ses rangs. Victor Coutard, journaliste et auteur de livres de cuisine, nous affirme que « La justice est monoparentale ». Elle agit sur le peuple en bon père de famille, avec à ses côtés une armée d’hommes bien accrochés au pouvoir.

    Cécile qui est têtue, mais aussi téméraire, pense qu’elle peut accomplir ses rêves en suivant un musicien américain rencontré dans un tripot. Le vagabond s’apprête à traverser l’Atlantique et, à coup d’alcool et de menaces, Cécile parvient à s’imposer dans son programme. Victor Coutard et Walter Guissard nous raconte, alors, le voyage de Cécile depuis Orléans vers la Nouvelle Orléans. Depuis le Vieux Continent vers ce qu’elle espère être une terre de progrès.

    De l’influence des comics jusqu’à l’esthétique cow-boy, Walter Guissard ancre son récit dans une imagerie très américaine. Même si Cécile est convaincue de pouvoir y trouver des opportunités, c’est le Far West qu’elle découvre en accostant. Et ça le lecteur le ressent jusque dans le dessin. L’Amérique du XIXème est marquée par le bruit des chemins de fer, l’odeur du soufre et le beuglement des hommes qui estiment devoir, là aussi, asseoir leur domination. Mais Cécile ne se laisse pas démonter dans ce pays où règne la loi du plus fort et où la justice est, surtout, une question d’intérêt.

    Le thème de la misogynie est partout dans cet album qui se veut engagé, traversé par des questionnements sur la place de la femme, mais aussi sur l’impossible objectivité d’un idéal de justice. La justice est perfectible, à l’image des hommes qui l’ont créée. Mais dans sa postface, Victor Coutard nous confirme que, même critiquable, elle reste nécessaire. Elle reflète les biais d’une société qui, à l’époque, considère encore la femme comme uniquement préposée aux taches domestiques.

    Et d’ailleurs, même les alliés que Cécile se fait lors de son voyage commencent toujours par se montrer sceptiques quant à ses ambitions. Quand ils ne sont pas moqueurs. Les gentils ne sont pas des personnages linéaires qui s’engagent dans une lutte avec générosité. Cécile la shérif ne nie pas les modes de pensées de l’époque, mais montre que le combat contre les injustices, notamment de genre, commence par un combat contre l’ignorance.

    À l’image de son personnage principal, l’album est bouillonnant. Des lignes découpent le récit comme Cécile casse des gueules : avec énergie. Ces lignes, qui apportent le rythme, traversent la page dans tous les sens, permettent des typographies de caractère et guident le regard du lecteur. En plus du soin apporté aux couleurs – plongeant l’histoire dans un dégradé de jaune, de mauve et de turquoise – c’est l’importance du mouvement qui semble définir le dessin de Walter Guissard. Un mouvement qui est toujours réfléchi avec beaucoup de précision et qui apporte à l’ensemble sa vitalité. Sortie quatre jours avant le 8 mars, Cécile la shérif nous rappelle, dans un style affirmé, que le combat a été et reste long.

    Cheyenne Quévy
    Cheyenne Quévy
    Responsable littérature

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    Cécile la shérifScénario : Victor CoutardDessin : Walter GuissardÉditeur : CastermanDate de parution : 04 mars 2026Genre : Roman graphique Un bandeau sur les yeux en signe d’équité et une balance dans les mains, les statues de la déesse grecque Themis ornent les tribunaux. Pourtant, ces symboles...Cécile la shérif, un western sous œstrogènes