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    Le complexe, chirurgie en pension complète

    Dans le monde acidulé imaginé par Lucie Abrecht, le docteur Nazer est un expert de la métamorphose. Nouveau visage de la chirurgie esthétique, Nazer symbolise une révolution idéologique qui glamourise sans fard les transformations physiques, des plus anodines aux plus conséquentes. Passer sous le bistouri n’est plus une initiative isolée, qu’un pan de la population juge encore avec mépris. C’est un acte qui s’inscrit dans une démarche globale de valorisation de soi. Grâce à un lieu nommé Le Complexe – qui centralise toutes les interventions et les soins – le client peut agir sur son apparence sans limite. « Soyez la personne que vous méritez d’être ! »

    Nazer est à la chirurgie ce que Wonka est au chocolat. En cachant dans ses produits trois tickets d’or, il permet à quelques élus de venir profiter des offres du Complexe. Ines, Nadège et Toni n’ont qu’une seule contrainte : ils doivent décider à l’avance ce qu’ils veulent transformer. Ils peuvent tout choisir. Mais aucun ajout ultérieur ne sera plus pris en charge. L’arnaque dans ce système est évidemment qu’une fois lancés, les trois inconscients n’ont aucune envie d’arrêter. Tout est d’ailleurs mis en place pour les inciter à aller plus loin dans leurs retouches. « Personne ne se satisfait du satisfaisant » scandent en cœur des employés déshumanisés, tout en proposant des produits toujours plus chers et toujours plus indispensables. Lissés à outrance, les salariés déambulent dans Le Complexe comme des drogués, eux-mêmes accros aux articles qu’ils vendent.

    Dès le départ, il est évident que ce séjour bien-être ne sera pas une promenade de santé. De son ouverture par une phrase de Mary Shelley jusqu’à son atmosphère graphique, tout transpire le malaise. Le trait de Lucie Albrecht est chirurgical, et c’est le cas de le dire. Son dessin est franc. Et surtout sans bavure. Le choix d’une bichromie rose et turquoise, qui se révèle dans des aplats de couleurs, donne au lecteur une impression de netteté presque dérangeante. C’est clinique. Hygiénique même. Comme le prouve Lucie Albrecht, une bonne bande dessinée se construit notamment sur sa capacité à faire s’adapter l’image à l’histoire. Le Complexe traduit, dans les dessins comme dans les mots, la laideur que cache l’idéal de perfection.

    Et si cette dystopie, qui n’est pas sans rappeler The Substance ou encore Black Mirror, nous paraît aussi effroyable, c’est parce qu’elle fait écho à la réalité. Comme nous le rappelle Lucie Albrecht à la fin de l’ouvrage, celui-ci lui a été librement inspiré par des pratiques honteuses, déjà existantes. Le Complexe s’adresse particulièrement aux jeunes qui sont plus attirés par la chirurgie que leurs ainés. Sur les réseaux, l’aspect physique est devenu une réalité malléable, aidé par l’usage de filtres photographiques notamment. Sans parler des charlatans qui s’improvisent chirurgiens pendant que des influenceurs chantent les louanges de produits nocifs. L’apparence est devenue un marché rentable dont Le Complexe nous rappelle qu’il faut se méfier.

    Cheyenne Quévy
    Cheyenne Quévy
    Responsable littérature

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    Le ComplexeScénario : Lucie AlbrechtDessin : Lucie AlbrechtÉditeur : CastermanDate de parution : 04 mars 2026Genre :Roman graphique Dans le monde acidulé imaginé par Lucie Abrecht, le docteur Nazer est un expert de la métamorphose. Nouveau visage de la chirurgie esthétique, Nazer symbolise une révolution idéologique qui...Le complexe, chirurgie en pension complète