« La Place d’une autre », l’usurpation d’identité comme revanche sociale

La Place d’une autre
d’Aurélia Georges
Drame, Historique
Avec Lyna Khoudri, Maud Wyler, Sabine Azéma, Laurent Poitrenaux
Sorti le 16 février 2022

La Place d’une autre est un film historique situé en France pendant la Première guerre mondiale. Nélie, une jeune fille de la rue, s’engage comme brancardière sur le front en 1914 pour échapper à sa vie misérable. Suite à un concours imprévu de circonstances, elle assiste à la mort de Rose, une jeune femme de bonne famille à qui l’on vient d’offrir une place de lectrice auprès d’une vieille femme fortunée à Nancy. Sans hésiter, Nélie décide de se faire passer pour Rose, dans l’espoir de commencer ainsi une nouvelle vie.

Une usurpatrice à la personnalité ambiguë

Le scénario de La Place d’une autre est très librement inspiré d’un roman de l’écrivain britannique Wilkie Collins. Publié en 1873, The New Magdalen se déroule pendant la guerre franco-prussienne de 1870 et explore le thème bien connu de l’usurpation d’identité (on pense notamment au Colonel Chabert de Balzac et au Dixième homme de Graham Greene). Après une mise en place un peu trop rapide pour s’attacher au personnage de Nélie et comprendre son histoire personnelle, toute la tension dramatique repose sur cette question : Nélie finira-t-elle par être démasquée par sa bienfaitrice, la veuve Eléonore ?

Cette dernière est magnifiquement interprétée par Sabine Azéma, à la fois autoritaire et fragile, perspicace et naïve. Lyna Khoudri, bluffante dans Papicha, offre quant à elle une interprétation en demi-teinte du personnage de Nélie. Côté positif, elle incarne un mélange fascinant de détermination (elle est prête à tout pour garder sa place de lectrice) et d’empathie (pour les domestiques, pour sa maîtresse, et même pour la jeune femme dont elle a pris la place). Côté négatif, son personnage est très sombre, voire lugubre, et son élocution est parfois tellement formelle que certaines scènes apparaissent trop théâtrales pour être « vraies » .

Une dénonciation de la stratification sociale du monde d’avant-guerre

L’esthétique du film est incontestablement réussie avec de magnifiques costumes et décors mettant en avant le côté très guindé de la vie quotidienne dans les maisons de la haute bourgeoisie au début du XXe siècle. Les jeux d’ombres et de lumières soulignent les profils des jeunes femmes à la taille corsetée et à la nuque dégagée par un chignon haut.

Fille de lingère, Nélie n’avait alors aucune chance d’être engagée comme lectrice dans la bonne société. Sa trahison est donc légitimée aux yeux du spectateur comme une forme de revanche sur le destin, une façon de briser le déterminisme social. Si cet aspect du film est fortement développé, on regrette la lenteur et le classicisme de la réalisation qui maintiennent une distance permanente entre le spectateur et les personnages.

A propos Soraya Belghazi 274 Articles
Journaliste - Responsable Arts/Expos/Musées du Suricate Magazine