Titre : La Lumière vacillante
Auteur.ice : Nino Haratischwili
Edition : Folio
Date de parution : 21 mai 2026
Genre du livre : Fresque historique
Bruxelles, 2019. Keko, la narratrice, entre dans une galerie pour assister à la rétrospective d’une photographe géorgienne récemment décédée. La photographe s’appelait Dina. Et Keko la connaissait bien… trop bien. À cette même exposition arrivent Nene et Ira, deux autres femmes, deux autres moitiés d’une amitié qui remonte à l’enfance, à Tbilissi, à cette Géorgie des années 1990 traversée par les convulsions de l’Histoire. Ces quatre femmes ont tout partagé. Et puis quelque chose s’est brisé.
Le roman de Nino Haratischwili, autrice géorgienne, est la reconstitution minutieuse et bouleversante de ce qui les a réunies, de ce qui les a traversées et de ce qui les a séparées. Une ambition considérable.
L’entrée en matière demande une patience que tous les lecteurs n’auront pas nécessairement. Mais le style de Nino Haratischwili en vaut la peine : il est d’une beauté et d’une maîtrise rares. Chaque phrase est travaillée, ciselée. On sent dès les premières pages qu’on est entre les mains d’une autrice qui prend la littérature au sérieux. Peut-être trop sérieusement, parfois, pour le lecteur pressé d’entrer dans l’histoire. Car c’est là que réside le premier obstacle majeur de La Lumière vacillante : son entrée en matière est difficile. Pas techniquement complexe, non. Mais dense, exigeante, imposant un rythme de lecture particulier auquel il faut accepter de se soumettre sans résistance. On ne plonge pas dans ce roman, on y est progressivement immergé, par couches successives, et cette immersion prend du temps.
La structure narrative est claire dès la première page : on lit en parallèle le récit de leurs années de vie à Tbilissi à partir de 1987 et le présent de 2019 à Bruxelles, où l’exposition de photographies sert de dispositif narratif pour projeter les personnages dans des moments du passé. Ce va-et-vient temporel est bien pensé, minutieusement construit. Mais il contribue à l’effet de lenteur initial : on jongle entre deux temporalités, quatre personnages principaux et une constellation de figures secondaires (frères, sœurs, parents, grands-parents, amants), sans que les repères ne soient toujours suffisamment solides pour s’y ancrer facilement. Ce n’est pas une lecture légère. On le comprend très vite, et il vaut mieux s’y préparer.
Une fois ce cap difficile franchi, cependant, quelque chose bascule. On s’attache aux personnages au fil de la lecture, et la galerie des acteurs de ce roman est riche. Progressivement, Nene, Ira, Keko et Dina cessent d’être des noms sur une page pour devenir des présences réelles et profondément humaines. Leurs liens d’enfance, leurs complicités, leurs trahisons mutuelles, leurs façons distinctes d’habiter le monde, tout devient presque nôtre.
Le choix de Haratischwili de centrer son roman sur une amitié féminine et non sur un amour romantique ou une saga familiale traditionnelle lui confère une singularité précieuse. Ces quatre femmes se sont choisies, se sont construites ensemble, se sont soutenues dans des circonstances que l’Histoire leur imposait brutalement. À leurs côtés, on est pris au dépourvu, confus, courageux et lâche, lucide et défaillant : on se confronte à la violence et à la folie des hommes. La Géorgie des années 1990 n’est pas un décor pittoresque, c’est un pays en décomposition, traversé par des guerres civiles, des pénuries, une instabilité politique et économique. Haratischwili parvient à rendre cette Histoire accessible sans jamais la simplifier.
La Lumière vacillante n’est pas un roman pour tout le monde, pas dans l’instant. Il exige du lecteur une disponibilité particulière, une disposition à accepter la lenteur et la densité comme conditions d’une expérience plus profonde. Les premiers chapitres peuvent décourager et il serait malhonnête de prétendre le contraire. On peut facilement rester en surface, lire les mots sans entrer véritablement dans l’histoire.
