
De Daniela Bisconti
avec Joseph Colonna, Laura Fautré, Tiphanie Lefrançois, Simon Lombard, Quentin Minon, Romina Palmeri, Zoé Pauwels, Rémy Thiebaut et Alexis Vandist
Du 1er au 26 avril 2026 au Théâtre Royal des Galeries à Bruxelles
L’Écume des jours n’est pas le roman le plus facile à adapter au théâtre. Comment transposer sur scène l’univers fantasque, poétique et profondément mélancolique imaginé par Boris Vian en 1947 ? Le défi est pourtant brillamment relevé par la metteuse en scène Daniela Bisconti. Son adaptation est à la fois inventive et fidèle au roman.
Un conte amoureux aux accents tragiques
Colin est un jeune homme riche et raffiné qui évolue dans une version rêvée du Paris du début du XXe siècle. Un monde où les objets semblent doués de vie. Il partage son quotidien avec deux amis du même âge que lui : Nicolas, son cuisinier, et Chick, un ingénieur obsédé par le philosophe Jean‑Sol Partre, caricature transparente de Jean‑Paul Sartre. Malgré une existence joyeuse et insouciante, il manque quelque chose à Colin : il veut tomber amoureux.
Lorsqu’il rencontre Chloé, le coup de foudre est immédiat. Les tourtereaux se marient sans attendre et évoluent sur un petit nuage. Mais l’euphorie se fissure lorsque Chloé tombe gravement malade : un nénuphar pousse dans son poumon. Pour tenter de la sauver, Colin doit acheter sans cesse des fleurs fraîches, ce qui le conduit progressivement à la ruine. À mesure que la maladie de Chloé progresse, l’univers se délite. Les pièces rétrécissent, la lumière décline, et la misère s’installe, rendant visible sur scène l’effondrement intérieur des personnages.
Une mise en scène rythmée, très bien chorégraphiée
D’une durée d’1h40 sans entracte, la pièce ne connaît aucun temps mort. La mise en scène est bien rythmée, portée par une chorégraphie omniprésente. Les comédiens sont en mouvement constant, mêlant pas de danse, gestes comiques et instants plus dramatiques. Dès la première scène, le ton est donné avec une apparition sur patins à roulettes qui plonge immédiatement le spectateur dans un univers ludique et décalé.
La musique, élément central de L’Écume des jours et plus généralement de l’œuvre de Vian, occupe bien sûr une place essentielle. Le jazz, et notamment les sonorités de Duke Ellington, irrigue la pièce et accompagne les changements d’ambiance, entre légèreté festive et mélancolie sourde. Tous les comédiens livrent une prestation convaincante, soutenue par de très beaux costumes.
Des décors inventifs
Visuellement, le spectacle impressionne par l’ingéniosité de ses décors amovibles, dont le célèbre « pianocktail ». Ces éléments physiques s’intègrent par ailleurs dans un décor animé circulaire, projeté en arrière‑plan. Celui-ci représente en alternance la fenêtre de l’appartement de Colin, pour les scènes d’intérieur, et divers paysages extérieurs. On a ainsi l’impression de déambuler dans le Paris du roman avec ses rues animées, ses boutiques invraisemblables, ses soirées jazz, ou encore sa patinoire en plein air.
Le rétrécissement progressif des décors constitue un véritable défi scénique, relevé avec finesse. La fenêtre, notamment, se réduit au fil du spectacle, matérialisant la perte d’espace, d’air et d’espoir.
Si certains aspects de L’Écume des jours peuvent aujourd’hui sembler un peu datés (notamment concernant les relations hommes-femmes), les nombreux thèmes abordés demeurent très actuels : l’aliénation par le travail, les addictions, la douleur d’aimer et de perdre. Certains détails loufoques surprendront peut-être les spectateurs qui n’ont pas lu le roman (la préparation absurde de la cravate avant le mariage, le rôle de la petite souris…), mais la pièce offre aussi une excellente porte d’entrée dans l’univers singulier de Boris Vian.
