
Flous artistiques
Auteur.ice : Dash Shaw
Edition : Dargaud
Date de parution : 29 août 2025
Genre du livre : Roman graphique
Dash Shaw est un auteur californien de bande dessinée et la tête pensante de Flous artistiques. Nous entrons donc dans l’univers de cette bande dessinée par les neurones qui fusent dans notre caboche : et si on faisait le mauvais choix ? À travers une multitude de personnages qui entrent en contact et qui doivent prendre une décision, Shaw nous laisse entrevoir un monde qui n’est que la somme des choix individuels de tout un chacun.
Et si je veux une glace, quel goût choisir ? Noisette ou beurre salé ? Et si j’entretiens une relation extraconjugale, que faire ? Continuer à baiser de temps à l’autre et prendre du bon temps ou viser l’engagement sur du long-terme avec un partenaire régulier ? Et si je suis témoin d’un mariage ? Quelle part de moi-même dois-je faire ressortir au travers de ma chemise ? Et si je m’ennuie au boulot, comment changer ? Quelles études, par quelles étapes commencer ? Et puis dans le fond, pourquoi vivre ? Que faire, que faire, que faire ?
Flous artistiques est donc la rencontre d’individus qui réfléchissent beaucoup. Shaw accorde une importance énorme aux pensées, au point tel que les interjections comme « ah », « eh » ou « oh » ont droit à leur propre bulle, ce qui est assez drôle et original à voir. Si sa BD fait presque 500 pages, les planches dessinent beaucoup de gens dans la quasi même pose, en réflexion. Littéralement en train de poser pour le personnage du nom de Kay, qui est modèle nu dans une école de dessin, ou qui l’était du moins (avant qu’il ne fasse un choix, celui d’arrêter).
La narration fonctionne de manière enchâssée comme une dizaine de poupées russes mises l’une dans l’autre. Machin rencontre Truc dans un magasin, qui va alors se plonger dans ses pensées et nous partager sa rencontre avec Trucmuche, qui elle-même va nous parler de… etc., jusqu’au brouillard de mi-parcours. Une sorte de miroir réfléchissant permet à Shaw de revenir à son point de départ en repassant à l’envers par toutes les histoires mentionnées.
Cette manière de faire est très original et ce n’est pas la moindre qualité de cette bande dessinée, même si une sorte de frustration nous gagne avec le temps. À force de multiplier les personnages, on se demande quand on va enfin pouvoir revenir sur ceux qui nous parlent plus que d’autres, celles dont les choix nous interpellent. C’est sûr que décider de se marier ou non ou savoir quel goût on va manger comme glace impliquent des conséquences différentes (tout dépend avec qui on lèche notre glace). Flous artistiques, qui s’appelle plus justement Blurry en anglais (brouillé, comme dans un épais fog qui empêche de savoir quelle direction prendre) nous laisse parfois aussi dans le brouillard. Si on entre vite dans l’histoire, cette volonté de tout réduire strictement aux dimensions de choix individuels lasse un peu. Comme si on pouvait vraiment tout choisir, tout le temps. Comme si on était libre, et non pas pris dans un système qui nous impose aussi de faire des choix (trouver du travail ou non, pour pouvoir payer ou non là où l’on dort, avoir des relations sociales ou non d’une certaine manière codifiée). C’est ce qui empêche peut-être l’empathie de poindre, de n’avoir à faire qu’à des personnes seules, très individualistes, qui ne pensent qu’à leurs choix sans jamais chercher à faire société, à voir le politique derrière. Peut-être à l’image toute faite qu’on se fait d’une certaine société américaine ?
