
Ecriture et mise en scène Patrick Masset
Chanteuse lyrique Blandine Coulon | Violoncellistes Claire Goldfarb ou Eugénie Defraigne ou Ambre Tamagna ou Suzanne Vermeyen (en alternance) | Voltigeurs Chloé Chevallier, César Mispelon ou Sofia Enriquez Martinez et Lisandro Gallo | Porteurs Joaquin Diego Bravo et Paul Krügener.
Du 9 septembre au 20 septembre 2025
Théâtre de Poche
Difficile de rester insensible à un spectacle comme Reclaim. Fidèle à l’empreinte singulière du Théâtre d’Un Jour, cette création ne ressemble à rien de connu : elle est à la fois performance physique, rituel poétique et rencontre humaine. Présentée cette saison au Théâtre de Poche, elle offre une expérience sensorielle d’une rare intensité.
Sous le chapiteau qui accueille la représentation, déjà l’atmosphère se transforme. Le public prend place en cercle, autour d’une scène centrale où deux violoncellistes attendent. Les lumières changent et une jeune fille s’avance, elle porte une marionnette d’enfant. A même le sol, elle lui bande les yeux et le recouvre d’une peau de bête. D’emblée, l’animalité s’installe, et avec elle une promesse de l’inconnu.
Un maitre mot : ressentir
Aucun mot ne sera prononcé seulement des cris, des râles, des chants raisonneront. Et quels chants ! La chanteuse lyrique Blandine Coulon élève sa voix dans des vocalises qui se heurtent aux frappes sourdes d’un tambour chamanique. Autour d’elle, les voltigeurs – Chloé Chevallier, César Mispelon, Lisandro Gallo et les porteurs – Joaquin Diego Bravo et Paul Krügener – engagent leur corps dans une bataille avec la gravité : ils se hissent, s’effondrent, se couvrent de masques de bêtes, se muent en chiens ou en loups. Ils suent, ils donnent tout. Ce n’est plus un jeu : c’est un don de soi. Les performeurs apportent une intensité physique saisissante, tandis que les violoncellistes ne sont pas en reste. L’une d’elles monte sur les épaules de l’un des porteurs, s’élève au-dessus du cercle, liant musique et corps dans un même élan. Tout concourt à brouiller les frontières entre disciplines : théâtre, chant, art du cirque, rituel.
Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’absence de distance. Ici, pas de performance « pour le spectateur », mais une expérience « avec » lui. Les comédiens frôlent les spectateurs, les interpellent par leurs gestes, leurs hurlements. On rit parfois, de surprise, de nervosité : le spectacle ose, dérange, bouleverse. Et pourtant, cette audace n’écrase jamais. Elle inclut, elle relie. La salle entière l’a senti : lorsque le spectacle s’achève, la standing ovation dure longtemps. Les visages sont éclairés, les regards bienveillants, les sourires partagés. Comme si le cercle formé par la scénographie s’était prolongé au-delà de la scène, en une communauté éphémère unie par l’émotion.
Car Reclaim ne livre pas une fin ouverte, mais un vécu ouvert. Ce n’est pas une pièce que l’on « comprend » : c’est une pièce que l’on traverse. Chacun y projette sa sensibilité – qu’elle s’attache au travail du corps, à l’ambiance sonore, au chant, ou encore à la poésie visuelle. Mais tous en ressortent marqués par la générosité d’un spectacle qui donne sans compter, et qui rappelle combien le théâtre, lorsqu’il ose l’animalité et la fragilité, peut toucher au plus profond.
Un spectacle mais pas que …
Dès l’entame de la prestation, Patrick Masset, metteur en scène et fondateur de la compagnie, nous confie une réalité brutale : la perte de son contrat-programme, dont les répercussions pèseront lourdement sur les projets à venir. Ce constat, glaçant, illustre tristement l’actualité du monde culturel.
Lorsque l’on proposa à Winston Churchill de réduire le budget des arts pour soutenir l’effort de guerre, il répondit : « Alors pourquoi nous battons-nous ? ». Et on ne peut s’empêcher de penser à l’issue de ce spectacle que s’il est bien un moment de notre Histoire où il est vital de parler d’humanité, de solidarité, de luttes, d’élévation et de résilience, c’est aujourd’hui.
Une pétition est hébergée sur le site internet de la compagnie : https://t1j.be/fr. Pour notre part, nous espérons que pendant longtemps encore, ce travail artistique singulier continuera à briller sur les scènes du monde entier.
