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    Faire taire les femmes, quand la justice protège les bourreaux

    Violences conjugales, agressions sexuelles, harcèlement : lorsque les femmes portent plainte, elles pensent souvent que le pire est derrière elles. Cependant, pour beaucoup, le calvaire ne fait que commencer. Entre procédures judiciaires interminables, inversions de la charge de la preuve, diffamation systématique et victimisation institutionnelle, l’appareil judiciaire se transforme souvent en machine à broyer les plaignantes. Avec Faire taire les femmes, Sabrina Erin Gin décortique les mécanismes par lesquels la justice, censée protéger les victimes, finit par les bâillonner tout en offrant un bouclier protecteur aux agresseurs. Un essai éclairant mais exigeant.

    Le concept de départ est non seulement pertinent mais absolument nécessaire. Sabrina Erin Gin s’attaque à un angle mort du débat féministe : au-delà des violences elles-mêmes, c’est le traitement judiciaire de ces affaires qui achève de détruire les victimes. L’autrice montre comment les femmes qui osent dénoncer leurs agresseurs se retrouvent confrontées à un système qui doute systématiquement de leur parole, scrute leur passé avec suspicion, analyse leurs comportements à la loupe pour y déceler la moindre incohérence pour discréditer leur témoignage.

    Le livre explore en profondeur les différentes étapes du parcours judiciaire et les obstacles qui se dressent à chaque étape devant les plaignantes. L’autrice s’appuie notamment sur des affaires médiatisées pour illustrer son propos, par exemple le procès opposant Amber Heard à Johnny Depp ou le cas Roman Polanski.

    Si les exemples sont bienvenus pour illustrer un propos aussi complexe, Faire taire les femmes souffre d’une densité juridique parfois étouffante. Sabrina Erin Gin mobilise un vocabulaire technique extrêmement pointu : procédures d’instruction, ordonnances de non-lieu, expertises contradictoires, jurisprudences spécifiques, articles de code pénal et civil… Le jargon judiciaire s’accumule page après page au point de perdre le lecteur non initié.

    On se retrouve à relire plusieurs fois certains passages pour tenter de démêler les subtilités procédurales, à chercher la définition de termes juridiques obscurs, à se demander parfois si on lit un essai féministe ou un manuel de droit pénal.

    Cette complexité technique n’est pas nécessairement un défaut en soi, (après tout, comprendre précisément comment fonctionne le système judiciaire est indispensable pour identifier ses dysfonctionnements), mais elle rend indéniablement la lecture difficile pour quiconque ne possède pas déjà une solide culture juridique. Les militants féministes sans formation en droit, qui constituent pourtant une partie du lectorat naturel de ce type d’ouvrage, risquent de décrocher face à certains développements particulièrement techniques. L’essai aurait gagné en accessibilité avec davantage d’explications vulgarisées ou de schémas récapitulatifs. On peut aussi regretter des exemples issus d’une population à laquelle on s’identifie peu.

    Cela dit, Sabrina Erin Gin se distingue de nombreux essais féministes : elle ne se contente pas de dénoncer les problèmes, elle propose des solutions concrètes. Trop souvent, les ouvrages de ce genre excellent à identifier les obstacles, à documenter les injustices, à décortiquer les mécanismes d’oppression… puis s’arrêtent là, laissant le lecteur avec un sentiment d’impuissance écrasante face à l’ampleur du désastre. Pas ici.

    Ces propositions touchent différents niveaux et certaines de ces mesures sont déjà appliquées dans d’autres pays avec des résultats encourageants, ce qui démontre leur faisabilité. On referme le livre conscient de l’ampleur du problème, et équipé pour imaginer et revendiquer des changements. C’est cette ouverture vers l’action qui fait toute la différence et qui rend l’essai précieux malgré ses défauts de forme.

    Bref, Faire taire les femmes s’adresse probablement avant tout à un public déjà familier du vocabulaire et du fonctionnement de l’appareil judiciaire. Les juristes féministes, les avocates spécialisées en droit des victimes, les étudiants en droit sensibilisés à ces questions y trouveront une analyse pointue et documentée. Les militants et militantes féministes sans formation juridique devront s’armer de patience et accepter de faire l’effort de se plonger dans un univers technique. Mais cet effort en vaut la peine : comprendre précisément comment la justice bâillonne les femmes est indispensable pour exiger qu’elle cesse de le faire.

    Sabrina Erin Gin nous rappelle une vérité dérangeante : le système judiciaire, loin d’être neutre et objectif, reproduit et amplifie les inégalités de genre de la société qui l’a créé. Tant que les violences faites aux femmes ne seront pas traitées avec le sérieux et les moyens qu’elles méritent, tant que la parole des victimes sera systématiquement mise en doute pendant que celle des agresseurs bénéficie d’une présomption de crédibilité, la justice restera un instrument d’oppression plutôt qu’un outil d’émancipation. Un constat amer mais nécessaire.

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    Titre :Faire taire les femmes Auteur.ice : Sabrina Erin GinÉdition :Éditions LeducDate de parution :5 mars 2026Genre : Essai féministe / Droit Violences conjugales, agressions sexuelles, harcèlement : lorsque les femmes portent plainte, elles pensent souvent que le pire est derrière elles. Cependant, pour beaucoup,...Faire taire les femmes, quand la justice protège les bourreaux