
Et c’est ainsi que je suis née
Auteur.ice : Fanny Michaelis
Edition : Casterman
Date de parution : 27 août 2025
Genre du livre : Roman graphique
Elle n’a pas la tête sur les épaules. Elle l’a plutôt à l’intérieur. Elle est née comme ça, retroussée. Sa tête enfoncée dans son corps, cédant sous le poids des mots de sa mère et des regards de son père. Mais miracle parmi les miracles, peu avant son envolée vers la ville, la tête de celle qui est née à l’envers a enfin éclot. On peut la voir qui bourgeonne, comme un bouton. Alors la jeune fille qui n’est plus vraiment à l’envers s’en fut. Se frayant un chemin dans une jungle de jambes, typique des métropoles.
Dans le bruit des baisers et le tumulte de la nuit, l’aéroport lui semble être un bon endroit pour gagner un peu d’argent. Le poste qu’on lui propose est facile : vendre la soupe de chocolat aux touristes – une expérience 100 % intense conclue par une virée dans le rayon parfumerie. Mais dans un aéroport, la concentration est presque aussi forte que la dose de cacao qui tapisse la marmite de chocolat, et la nouvelle employée y est témoin des pires violences comme des plus sincères démonstrations de sentiments.
Difficile de raconter autrement l’histoire de celle qu’on ne nomme pas. Son récit est fragmenté et métaphorique. Elle, taiseuse, s’est construite dans l’absence. Elle ne prend pas de place. Certains diront qu’elles ne prend pas la grosse tête, mais c’est plus fort que ça. Elle n’arrive pas à comprendre les personnes avec qui elle vit d’abord et ceux qu’elles croisent, ensuite, anonymes de la grande ville. Et c’est ainsi que je suis née se propose donc plus comme une expérience sensorielle et émotionnelle qu’un récit linéaire. Toute l’ampleur de son inconfort avec les autres est palpable, mais est aussi transmise par des concepts et des symboles, comme cette fameuse tête qui laisse un vide à l’endroit où elle devrait se trouver.
Fanny Michaelis n’offre donc pas un récit dont la compréhension est immédiate. Il faut un certain temps pour accepter le lâcher-prise qu’impose l’autrice. Mais le contrat n’est pas si difficile à accepter. Ses dessins en noir et blanc qui, par le mouvement, évoquent une sorte de ballade, transportent le lecteur dans un monde où il n’est pas nécessaire de tout expliquer. La poésie n’est pas le privilège du texte. Elle se loge dans la typographie, dans la mise en page et dans l’univers graphique de manière générale. L’histoire tantôt roule sur des formes qui se rejoignent élégamment sur la page, tantôt chevauchent des lignes coupantes. Ce n’est pas qu’une question de géométrie, c’est aussi une question d’harmonie. C’est la beauté qui semble en être le fin mot.
